— Jeune canaille! Morue malodorante ! lança le gouverneur à la vue du jeune noble qui prit place discrètement à sa droite. Même mon cousin de son vivant n'a jamais eu l'honneur de manger dans cette salle, et toi, tu te fais désirer en te ramenant en retard ?Poursuivit-il.

Le jeune YA Bêmba eut un sourire : il savait que c’était ainsi que son oncle manifestait son affection. Plus les insultes étaient vulgaires et crasses, plus il vous portait dans son cœur.

— Je suis désolé, oncle... L’un des impundulu de la volière nous a rapporté des nouvelles du nord. Le Guide se trouve dans de grandes difficultés... Dit-il d'un air sombre. 

Le gouverneur posa sa main sur sa grosse bedaine, se redressa sur son coussin et laissa échapper un rot de mécontentement en entendant ce que venait de lui dire son neveu, aussitôt absorbé par le vacarme ambiant de la salle.

— Par les Éternels... bougonna-t-il, tout en rinçant ses mains dans le petit bol d'eau citronnée que lui apportait l'un des serviteurs à son flanc.

Une soixantaine de marins haut gradés, de chefs de clans et dûment appelés étaient présents, tous assis côte à côte, devant des tables à ras du sol, remplis à foison de fruits de mer, de poissons grillés et de pains à l'ail. Dans cette grande salle, réservée exclusivement à l'accueil des grandes réceptions, des serviteurs allaient et venaient de part et d'autre du banquet, se penchant, servant et resservant coupes de vin d'algues et de bière brune Órelotarianne à leurs hôtes de marque.
La salle, richement décorée, appartenait au palais de Roche-Écume où siégeait le gouverneur d'Ansãsiwa, YA Kubó Ogunge. Amateur de faste et de luxe, comme tout bon Ogunge qui se respecte, il avait veillé à ce que chaque coussin sur lequel reposaient les invités fût garni de fils d’or pur. Quant aux tables, elles étaient taillées dans un chêne poli importé et sculpté dans les bois noirs des Basseterres. Des tapis, apportés d’Al'Têp et cousus avec la délicatesse des elfes blancs, recouvraient le sol, tandis que les murs étaient ornés de trophées de guerre, achetés pour la plupart aux Trois Lunes et aux humains Kagapian. De surcroît, la vaisselle sortie pour l’occasion, en marbre, était ornée de gravures dorées, finement sculptées et fondues dans les veines de la pierre avec une habileté remarquable par les meilleurs artisans du sud du pays.

Le gouverneur YA Kubó Ogunge, bien qu’il sût copieusement se divertir, savourer les bons vins et la bonne chair, ayant, comme beaucoup avant lui, adopté la polygamie en épousant pas moins de quatre elfines, toutes issues de différents clans de la tribu de l’Eau, était également connu pour être l’un des alkeb les plus riches du pays et, par-dessus tout, comme tout homme de son clan, il affectionnait l’or. Cela se voyait jusque dans son sceptre, qu’il faisait porter par son serviteur posté derrière lui : un bâton de la taille d’un homme, en or massif, orné au sommet d’une imposante sculpture de carpe, l’emblème du blason des Ogunge, dont le manche portait les têtes gravées de ses illustres ancêtres.

Il but une grosse gorgée de son vin d'algues, puis reprit.

— Dans ce cas, je n’ai plus le choix. Je suis obligé de te le demander une énième fois, mon garçon, dit-il en se rapprochant du jeune noble, sur le ton de la confidence. Je sais que tu sauras faire le nécessaire. C’est un homme comme toi qu’il nous faut ! déclara-t-il en s’écurant les dents avec l’ongle de son petit doigt, sur lequel était vissée une énorme bague en or, flanquée d’un saphir.

— Mais… Mon oncle… Permettez-moi au moins une orbée, ou deux, avant de vous retourner ma réponse… Mais, je ne suis pas sûr que ça soit ce que je veuille réellement, ni même d'avoir les épaules pour... Dit-il poliment, tout en regardant  du coin de l'œil la Dame des Flots qui se tenait à l’autre bout de la salle.

— Nous n’avons plus le temps de réfléchir, fiston. Il faut agir vite. C’est justement parce que tu penses ne pas en être capable que je sais que tu sauras honorer cette tâche. Les autres ne sont que des lèche-culs incompétents. Je le sais, ils le savent, et toi-même, tu le sais. Ils ne pensent qu’à se remplir la panse, baiser des garces humaines et taper dans la trésorerie, tout en espérant que je ne remarque rien... Il est rare, par les Lunes qui courent, de trouver un homme honnête sur qui l’on puisse réellement compter…
Tu n’es pas de mon sang, mais tu as été élevé avec mes valeurs, les valeurs des Ogunge. Nous ne sommes pas parvenus là où nous sommes par la force ou par l’épée, mais par la diplomatie, la patience et la ruse. Toi, tu as toutes ces qualités. Et tu sauras, j’en suis certain, prendre les bonnes décisions pour toute la tribu de l’Eau, le temps que je parte pour le Nord…
dit-il, avant de tourner lentement le regard vers la Dame des Flots, à l’autre bout de la salle, et de froncer les sourcils.

— Du moins… une fois que cette farce ridicule sera terminée, et qu’elle retournera enfin sur son île...

Après avoir copieusement terminé les soles au cidre, les calamars grillés à l’ail, les gúos, les crevettes de son plateau, et vidé une bonne demi-douzaine de coupes de vin d'algues en accompagnement, le jeune noble sentit le regard insistant de la Dame des Flots peser sur lui. Ses grands yeux d’onyx, froids et perçants, lui glaçaient le dos.
Assise au bout de la salle, à une trentaine de mètres de l’endroit où YA Bêmba et les siens se tenaient, elle ne cessait de le fixer depuis son arrivée au banquet. Il osa enfin croiser son regard, et celui-ci ne vacilla pas. Surélevée sur son trône de marbre imposant, d'où des sculptures de sirènes et d’autres créatures marines à même la pierre étaient gravées, la Dame dominait la séance. Entourée de ses quatre mūji (mou-ou-ji) figés, droits comme des statues de part et d’autre de son siège, la Dame des Flots restait là, silencieuse, le regard noir toujours rivé sur lui.

Elle... elle me regarde encore… dit-il fébrilement aux hommes qui l’entouraient, tout en faisant mine de porter sa coupe de vin à ses lèvres. Est-ce parce que je suis arrivé après elle ?  

— Sans aucun doute, mon fils... dit l’une des femmes du gouverneur, richement vêtue de tissus turquoise, sur lequel pendait une énorme chaîne en or torsadée, assise en face de lui. Arriver après la Dame des Flots est… malvenu. Tu devrais pourtant le savoir, non ?

Alors que deux autres hommes se tournèrent aussi discrètement qu’un marin à moitié soul, puisse le faire, la Dame des Flots leva finalement la main droite.
Au même moment, à l'unisson, les quatre mūji, à ses côtés, frappèrent deux fois de leur lance le sol de pierre, qui résonna partout dans la salle.

Le silence fût immédiat.

Plus un bruit.

Tous les regards se tournèrent alors vers la Dame des Flots. Et semblant se délecter de ce moment qu’on lui accordait, la Dame des Flots tendit sa coupe en cristal à l’adresse de l’un des serviteurs, lui signifiant de lui remplir son verre sur le champ.
Malgré son regard sombre, la Dame des Flots avait de la prestance et, bien qu’elle se trouvât à plusieurs mètres de la table du jeune noble, celui-ci pouvait sentir l'aura salé et écrasante qui émanait d’elle.
Le dos bien droit, les jambes élégamment croisées l’une sur l’autre, comme les grandes dames du sud, et les bras solidement posés sur les rebords du trône, la Dame des Flots portait une riche robe sans manches en tissu noir, scintillant sous les ornements brillants et les décorations asymétriques qui composaient son vêtement. Une longue cape en tissu fin, filamenteuse de Lyr et rehaussée au col d’écaille brillante noir, tombait dans son dos.
 La Dame des Flots portrait également pour l’occasion, comme la tradition l’exigeait pour les femmes de la tribu de l’eau du sud, une couronne de cauris qui reposait sur ses nattes tressées, dont certaines étaient, elles aussi, ornées de coquillage et de boucles d’or.
Sur sa main droite, la Dame des Flots arborait une imposante bague en Lyr, sertie d’une émeraude massive aux reflets profonds. À son poignet, un étonnant assemblage de bagues et de gourmettes en or, reliées les unes aux autres par une large gourmette, formait un ornement complexe et majestueux, où quelques diamants et saphirs ajoutaient une touche d’éclat.
Après un moment de silence contemplatif, la Dame des Flots leva lentement sa coupe de cristal et  déclara d’une voix claire et solennelle.

Là où les autres se noient…

Aussitôt, la salle entière reprit en chœur, leurs coupes levées à hauteur de tête :

— Nous respirons !

Puis, après avoir dégluti une grosse gorgée de vin d'algues, la Dame des Flots tendit un doigt vers l’assemblée, semblant désigner au hasard un homme assis derrière le jeune noble. Ce dernier se retourna pour voir l’homme que la Dame des Flots venait d’indiquer, lequel se leva lentement lorsque l’ordre lui fut adressé : approcher du trône.

L’homme s’exécuta.

Un noble de basse importance, se dit YA Bêmba lorsqu’il vit enfin son visage, qui ne lui disait rien. À en juger par son gros collier de perles d’ivoires et les cinq petites bleues qui se balançaient autour de son cou au rythme de ses pas, le sanêlke devait avoir aux alentours de deux cent cinquante cycles, se dit-il en observant l’homme se diriger, penaud, vers le trône.

Lorsqu'il se présenta devant la Dame des Flots, celle-ci le dévisagea de toute sa stature. Le toisant du haut de son strapontin, alors que le sanêlke, baissa la tête en signe de respect.

— Möara (moy-ara), quel est ton nom ?

Möara, ZA Sauda. Je me nomme YA Dêmbe, du clan Mbãenge. Répondit-il d'un ton mielleux.

— Hmm... Un Moss ? demanda la Dame des Flots, un sourcil levé en entendant l'accent de YA Dêmbe.

Bien que cette expression familière, voire vulgaire, pour désigner les habitants de l'île de Mossiwa, réputée à tort pour leur intelligence relativement primaire, située au nord d'Ansãsiwa ne l’enchantât guère, il acquiesça et s’inclina à nouveau, poliment.

— Cependant, ZA Sauda, je suis natif de la rive continentale de la Baie des Jêngu, précisa-t-il avec verve. Cela faisait bien longtemps que notre bien-aimée Dame des Flots n’était plus venue séjourner aussi longuement dans l’une de nos humbles cités du Sud. Ô, ZA Sauda, vous nous honorez de votre présence ici. À ces mots, il s’inclina une nouvelle fois dans une révérence théâtrale.

La Dame des Flots sourit.

—  Un honneur ? Vraiment ? Tu m’en vois flattée, Moss… Cependant, tu devrais choisir tes mots avec plus de discernement. Si toutefois il t’est possible d’en saisir les nuances.

— Ma Dame ? demanda le sanêlke qui, ne comprit pas tout de suite le sens de la phrase de la Dame des Flots.

— Soit... YA Dêmbe du clan Mbãenge, c'est bien ça ?

— Oui, ZA Sauda.

— Si je suis belle et bien ta Dame bien aimée, comme tu viens de le prétendre, et que je suis là bien venue dans cette cité, agenouille-toi et embrasse mes pieds,
dit-elle en tendant son pied vers l’homme, qui fronça les sourcils, stupéfait.

Dans la salle, des murmures discrets s’élevèrent. Des regards se croisèrent, circonspect.

— Pardon, ZA Sauda, commença le sanêlke en fixant le pied tendu devant lui. Mais… je ne suis pas certain d’avoir bien compris. Il ravala bruyamment sa salive.

— Peut-être faut-il que je te le traduise en Moss ? répliqua la Dame des Flots d’un ton moqueur. Elle se lécha les lèvres, et afficha un sourire en coin, méprisant.

L’homme qui devait avoir près de cinq fois l'age de la Dame des Flots, paraissait soudainement minuscule, presque insignifiant devant elle.

À genoux, et embrasse mes pieds. Répéta-t-elle en fixant droit dans les yeux le sanêlke qui se trouvait cinq marches plus bas.

De là où il se trouvait, YA Dêmbe put distinguer un léger spasme, d’excitation exalté, faire frémir l’œil droit de la Dame des Flots. Un frisson lui parcourut l’échine.

— M... Ma... Ma Dame, balbutia-t-il, avec tout le respect que je vous dois, ZA Sauda, nous sommes ici à Ansãsiwa, terre de la tribu de l’eau, et… Ce genre de... Ce genre de démonstration n'est plus de mise depuis des cycles... Je... Enfin je...

Mais la Dame des Flots l’interrompit, toujours aussi sèche, sans même lui accorder un regard, levant la tête, elle s’adressa à la foule devant elle, comme si le sanêlke au pied de son trône n’existait plus.

— Je suis l'océan, les abysses et l'écume YA Dêmbe du clan Mbãenge de la tribu de l'Eau du Sud. La première épouse de l'amiral YA Kasimbe Balake. Le Seigneur des Mers. Un Seigneur que tu te dois d’honorer et de suivre au nom de YEMÖA. Et moi, ZA Sauda Balake, la Dame des Flots, je suis sa voix là où il ne peut être. Me désobéir, c’est désobéir à ton Seigneur. Et désobéir au Seigneur… est un acte de rébellion envers le Conseil des Marées. Et tout acte de rébellion, selon la coutume de la tribu de l'Eau, est passible de la peine capitale...

Elle baissa de nouveau son regard vers l’homme, en contrebas de son trône.

Que l'Éternelle YEMÖA m'en soit témoin. Je te le répète pour la dernière fois, YA Dêmbe. Approche-toi, à genoux, et embrasse mes pieds.

Mais les hommes de la tribu de l’Eau, en particulier ceux du sud, étaient des elfes et des sanêlke fiers au tempérament houleux. Marins pour la plupart, parfois pirates pour d'autres, souvent chasseurs de baleines, ou de requins, ils n’étaient guère enclins à s’abaisser facilement, surtout pas en public… et encore moins devant une femme. Dame des Flots ou non.
Car chez les Sudistes, bien plus encore que chez leurs confrères du nord, les traditions demeuraient rigides, les mentalités farouchement conservatrices. Et ZA Sauda le savait.

Elle s’en délectait.

YA Dêmbe resta droit, releva le menton avec défi et répondit simplement :

— Non, je ne le ferai pas, ZA Sauda...

Derrière lui, les hommes et les femmes de la salle retinrent leur souffle. C’était la première fois, depuis la mort de l’ancienne Dame des Flots, que ZA Sauda Balake osait s’aventurer, de plus est seule, en Órelota, en dépit des tensions tribales persistantes.
Pourtant, la réputation de la nouvelle Dame des Flots, au sein du royaume ainsi que sa venue précipitée et non annoncée une semaine auparavant, n’avaient rien de rassurant. Tous le savaient, la cité entière le savait. Les rumeurs ne mentaient pas. Et elle venait, à cet instant précis, de leur donner raison. 

La Dame des Flots termina le fond de sa coupe de vin d’une seule traite, puis baissa son regard sur l’homme toujours debout face à elle.

— Soit... déclara-t-elle simplement tout en soupirant.

D’un bref regard, l’un des mūji à ses côtés s’avança. En une fraction de seconde, sans que quiconque comprenne ce qui se passait, le garde se glissa dans le dos du sanêlke, tira une dague de sa ceinture et lui trancha la gorge d’un geste sec, d’une violence telle que la tête fut presque entièrement détachée du corps.

Un jet de sang éclaboussa les marches menant au trône, tandis que la Dame des Flots poussa un léger couinement d’excitation devant le spectacle.
Le corps s’effondra comme une marionnette sans fil, la tête, simplement rattaché par un mince bout de cartilage, répandant une mare écarlate qui s’étendit rapidement sur le sol et les tapis.

— Par les Éternels !! hurla une elfine qui fut malheureusement en première loge de la scène, avant de s'évanouir l'instant d'après.

Un frisson d’horreur parcourut la salle. Les convives se levèrent précipitamment, hurlant, criant, certains terrifiés, d’autres en larmes. Les coupes et carafes de vin chutèrent une à une, les tables furent piétinées dans le chaos général, alors que tous se ruaient en direction de la grande porte pour fuir.
Mais les portes restèrent closes. Deux mūji, lance au poing, robustes et menaçants, maintinrent la foule apeurée en respect.

Pendant ce temps, YA Bubakar, le mūji bien connu de tous ayant égorgé, voir décapité, YA Dêmbe regagna calmement sa place à la gauche de la Dame des Flots, comme si rien ne s’était passé.

Au bout d’un moment qui sembla durer une éternité, la Dame des Flots hurla :

— SILENCE !

Aussitôt, les quatre mūji à ses côtés frappèrent deux coups secs de leurs lances contre le sol de pierre. Le son claqua, résonnant dans toute la salle comme un avertissement. Leur regard menaçant brillait d'une lueur bleu électrique, un signe clair qu’ils faisaient miroiter leur endokã en cet instant.

— Regagnez vos places sur le champ ! Notre banquet, vénérables alkeb, n'est pas encore arrivé à son terme... poursuivit la Dame des Flots d’un ton qui semblait plutôt sonner comme une menace.

Des contestations éclatèrent, bruyantes, acérées. Pleures, indignations et grondements de colère montèrent de toutes parts dans la salle. Mais  la Dame des Flots, impassible, scrutait la foule. Son regard s'attardait sur chacun, les forçant à baisser les yeux et regagner le sol, un à un, comme écrasés sous un poids invisible.

Le silence qui suivit fut oppressant.

Personne n’osait tourner le regard vers le corps de YA Dêmbe, qui gisait toujours au pied du trône. La flaque de sang, avait atteint les pieds de la première rangée. Et dans cet effroi figé, la Dame des Flots leva une nouvelle fois son doigt, balayant la salle comme une prêtresse désignant son prochain sacrifice.

— Humm... Toi, là-bas, dit-elle, pointant un vieil homme à deux rangées d'elle. Debout et approche.

C’était un elfe de Lune chevronné. Lui aussi portait les Tókökó traditionnels de la Tribu de l’Eau : un collier de perles vertes et quatre colliers de perles d’ivoires pendaient à son cou. Il avait vécu mille quarante cycles…
 Deux serviteurs s’empressèrent de dégager le cadavre ensanglanté de YA Dêmbe, le tirant sur la gauche pour libérer le passage. L’elfe s’approcha, droit et digne.

— Ton nom ? demanda la Dame des Flots sans transition.

— YA Obãomi, du clan Mpênze, répondit-il, d’un ton froid. Son visage fermé trahissait un profond dégoût, qu’il ne chercha nullement à dissimuler à la vue du visage de la Dame des Flots.

Son visage avait changé. 

Ses traits déjà sévères, mais d’une beauté qui shuntait la jeunesse, s’étaient affaissés. Fripés. Vieillis. Des veines pourpres, verdâtres et vermeilles couraient le long de son bras droit, celui qui portait la bague d’émeraude. La pierre brillait d’un éclat presque surnaturel, fluorescent. Les veines remontaient, s’enroulaient autour de son bras, serpentaient jusqu’à son cou, et semblaient infecter son œil droit.

Ce n’était plus un œil d’onyx.

C’était un globe blafard, voilé, rongé par une lumière malsaine. Aveugle. Mort.

La vue de la mort avait certainement révélé le véritable nature de la Dame des Flots sans le vouloir... Se dit le jeune noble à l’autre bout de la table qui frissonnait de terreur.

YA Kubó, lui, demeurait silencieux, spectateur impuissant dans sa propre demeure. Car, bien qu’il fût gouverneur, le Seigneur des Mers du clan Balake exerçait une influence bien supérieure à la sienne dans la mer du Wal’Majil et au Conseil des Marées. Tenter d’arrêter la Dame des Flots, sa première Dame, sombre et redoutable même ici, sous son toit, aurait été bien trop dangereux…
Durant un bref instant, le gouverneur YA Kubó Ogunge eu un doute sur ses propres convictions. Peut-être, se dit-il, qu'après tout, une Dame forte ferait du bien à la tribu de l’Eau du Sud et que le Seigneur des Mers, avait là une arme redoutable sous la main qu’il couchait en prime dans son lit. Du moins, lorsqu’elle ne prenait pas cette apparence répugnante…
Un sourire se dessina lentement sur les lèvres craquelées de la Dame des Flots, comme si chaque mouvement de son visage lui arrachait une douleur insupportable. Et plus on l'observait, plus on distinguait les crevasses qui zébraient sa peau du côté droit de son visage. Des creux où semblait loger l’ombre même de la souffrance.

Son œil gauche, encore vif, continuait de fixer YA Obãomi. Mais son œil droit, blanc, vitreux, aveugle… fixait tout autre chose.

Un chat.

Un chat au long pelage argenté et soyeux, apparu du néant, sans la moindre gêne, lapait le sang encore tiède du cadavre.

— Eh bien, YA Obãomi, finit-elle par dire. À genoux et embrasse mes pieds...
Et, tout comme elle l’avait fait quelques minutes auparavant, elle tendit son pied vers l’homme, qui se tenait à cinq marches en contrebas de son trône.

L'elfe ne bougea pas.

Revêche, tenace, droit comme la proue d’un navire, il fixait la Dame des Flots sans la moindre trace de soumission. Il avait combattu des pirates dans la mer du Wal’Majil, tenu les lignes contre les colons humains qui venait du Grand-Est et du Grand-Ouest, épaulé les Sanêlke de la Nouvelle Órelota lors de la rébellion des Makênge des Îles Hurlantes. Il avait combattu aux côtés du prince Fauve-Seigneur YA Odón Mamake aux Basseterres. Il avait vu mourir un roi, vu passé plus d'une dizaine de YĀME, et enterré plus de soldats et de marins qu’il ne daignait se souvenir.

— Répugnante ghûl ! Tu n’as pas ta place ici, tu n’es pas ma Dame des Flots. Tu es une abomination. Une catin démoniaque qui couche avec les maxetani ! Une catin fratricide, issue d’une basse naissance, qui se cache derrière la gloire de sa vénérable sœur et de son nouveau nom. Sans cette couronne, tu n’es rien. Sans ta sœur, tu n’aurais jamais été la Dame des Flots !

La salle se figea.

Chaque mot, chaque injure, résonnait comme une claque dans le silence. Les visages se tournaient, écarquillés, pétrifiés par l’audace.

Mais la Dame des Flots ne bougea pas... et garda son petit sourire narquois.

Elle écouta en silence et immobile. Son visage reprenant peu à peu les traits plus naturels, plus lisses, et ses veines disparurent sans laisse aucune trace ni cicatrice visible, le chat, lui aussi avait disparu, aussi brièvement qu'il était apparu.
Mais ses yeux, eux, étaient toujours ceux du mal. Perçants, dépourvu de toute chaleur et de bienveillance.
Quand le vieil elfe eut terminé de l'insulter et de lui dire ce que tout le monde avait sur le cœur, mais n'osait lui dire, haletant de rage, elle se redressa lentement, détourna un instant ses yeux de lui et les porta vers la salle.

— Je suis l'océan, les abysses et l'écume YA Obãomi, du moindre clan Mpênze, dit-elle en insistant bien sur ce fait rabaissant. La première épouse de l'amiral YA Kasimbe Balake. Le Seigneur des Mers. Un Seigneur que tu te dois d’honorer et de suivre au nom de YEMÖA. Et moi, ZA Sauda Balake, la Dame des Flots, je suis sa voix là où il ne peut être. Me désobéir, c’est désobéir à ton Seigneur. Et désobéir au Seigneur… est un acte de rébellion envers le Conseil des Marées. Et tout acte de rébellion, selon la coutume de la tribu de l'Eau, est passible de la peine capitale...

Elle reposa enfin ses yeux sur lui.

— Alors dis-moi, YA Obãomi du moindre clan Mpênze, persistes-tu à refuser de m’honorer ?

YA Obãomi s’approcha et cracha sur l’une des marches devant elle.

— Keishee ! Jamais, je ne m’abaisserai à baiser tes pieds, catin des abysses ! Que les Éternels m’en gardent ! rugit-il. Jamais nous, enfants de la mer, ne nous prosternerons devant une ghûl, et YA Kasimbe, à perdu toute légitimité à prétendre au titre de Seigneur des Mers depuis qu'il ta couché dans son lit ! 

— Soit… répondit calmement la Dame des Flots.

Elle glissa lentement son pied dans sa sandale, puis fit un petit signe de tête, presque imperceptible, au même mūji que précédemment.

Et alors que YA Obãomi continuait à invectiver, à hurler, à tenter de galvaniser la foule en Moss, le mūji se déplaça d’un pas vif. Il attrapa le menton de l’elfe, le força à lever la tête, et, sans la moindre hésitation, lui trancha la gorge et le poussa avec violence vers le sol.
Le sang jaillit, éclaboussant les marches du trône, les pieds de la Dame des Flots, la robe d’un alkeb trop proche. YA Obãomi s’effondra dans un râle humide, les yeux ouverts sur l’horreur, sa bouche tordue par l’ultime insulte qu’il n’avait pas eu le temps de prononcer.

Alors que la foule se taisait dans un silence de terreur, et que le mūji repris sa place au côté de la Dame des Flots. Cette dernière ne perdit pas de temps et, se mit une nouvelle fois a balayé la salle du regard à la recherche de sa prochaine victime.


YA Bêmba, sentis tout le poids de son corps s’évaporer. Son estomac se noua et une vague de chaleur lui monter à la tête lorsqu’il a vu avec horreur que, depuis le bout de la salle, la Dame des Flots le fixait du regard.
Sans dire un mot. Durant de longue seconde, interminable et se délectant du sentiment de terreur qu’elle répandait dans l’atmosphère.
D’un geste du doigt, elle le nomma et lui somma de s’approcher d’elle.

— Fiston, tu fais ce qu’elle te dit de faire ! lui souffla à mi-voix YA Kubó en l'agrippant par le bras. Je t’interdis de faire l’imbé…

— SILENCE ! tonna la Dame des Flots à l’autre bout de la salle, bientôt suivit par les deux coups de lances sur le sol des mūji autour d'elle. 

Une fois arrivé devant la Dame des Flots, le jeune noble sentit l’acide lui remonter à la gorge.
Juste à sa droite, l’elfe agonisant s’étouffait dans un gargouillement atroce, le sang bouillonnant de sa gorge ouverte. Il haletait, pauvrement, faiblement, comme un poisson arraché à son océan. Ses doigts griffaient le sol, vains, pathétiques.
La scène. L’odeur. Les bruits… tout était insupportable.

— Mo.. Mö... Möara, Ma Sauda... ma... Ma Dame, bégaya le jeune homme d’une voix vacillante, la tête basse.
Ses jambes flageolaient de peur, et il dut mobiliser toute sa volonté pour ne pas se souiller. Pourtant, malgré l’horreur qui l’entourait, une chose le saisit au cœur. À cette distance… la Dame des Flots, était encore plus magnifique. 

Möara. Quel est ton nom ? demanda t-elle, tout en se servant une nouvelle coupe de vin. Un serviteur grassouillet, aux yeux vairrons, lui présenta un plat de crevettes roses, qu’elle entama avec une délicatesse théâtrale.

— Je suis YA Bêmba du clan Makênge, ma Dame. Répondit-il, la voix toujours tremblante. Il tentait désespérément d’ignorer le râle humide qui persistait tout près de lui, le dernier souffle d’un homme qui s’éteignait sous ses yeux.

La Dame des Flots s’interrompit un instant dans son repas, le considéra avec une attention étrange. Elle prit une gorgée de vin avec sa bouchée de crevettes, puis reprit la parole.

— Oh ? Un Makênge ? répéta la Dame des Flots, haussant un sourcil. Des Îles Hurlantes, je présume… Cela explique donc ton air si familier.
Son ton se fit presque chaleureux. Que fais-tu ici, si loin de chez toi ?

Le jeune noble se racla la gorge et tenta de garder une posture droite avant de poursuivre.

À la fin de la rébellion des pirates des Îles Hurlantes, les enfants de moins de six cycles du clan Makênge ont été envoyés vers le sud en tribu… ma Dame. J’ai grandi ici depuis mes premières Lunes, avec l'un de mes cousins. YA Umaru Makênge, qui, après avoir fait ses preuves à œuvrer en tant que batelier au port de la Baie des Jengu, est actuellement en formation à Pointe Pourpre dans l’art narratif avec un djēle. Nous avons tous deux été élevés par le même père adoptif, nous avons étés traités. avec le plus grand des respects chez les Ogunge et avons passé la majorité de notre jeunesse en mer. Et… pour être franc, en ce qui me concerne, j’aime ce pays tout comme les coutumes Órelotarianne.

— Je vois… murmura-t-elle en reposant sa coupe de vin. Je présume donc que tu es on ne peut plus loyal au clan Ogunge… n’est-ce pas ?

Elle leva alors les yeux vers le fond de la salle et, afin de bien percevoir les visages au fond de la pièce, fit miroiter son endokã. Ses yeux d’onyx prirent immédiatement une couleur bleuâtre électrique. Là-bas, assis parmi les nobles figés, elle put voir avec clarté YA Kubó, se tendre, le regard anxieux. Il comprit immédiatement que cette phrase, livrée avec douceur, était un piège à la lame invisible que lui tendait la Dame des Flots.

Le jeune YA Bêmba acquiesça doucement. Trop doucement… Trop tard… il sentit le piège se resserrer sur lui.

Le regard de la Dame des Flots s’était de nouveau posé sur lui, ses iris toujours teintés de ce bleu électrique le foudroyaient a présent. Elle observait avec attention les moindres faits et gestes du garçon qui se tenait devant elle. Le miroitement de la Dame des Flots fit également rayonner les filaments des écailles de sa cape en filament de Lyr qui scintillèrent de cette même couleur vive.
Un bleu pur et noble, tranchant avec son allure arrogante et sa posture cruelle et dominatrice. Un sourire de satisfaction se dessina sur son visage.

— Et… dis-moi, Bêmba… envers qui dois-tu allégeance ?

Elle laissa le silence s’épaissir avant de poursuivre.

Au clan Ogunge, qui… elle désigna d’un léger mouvement de tête les deux cadavres au pied du trône, semble se complaire parmi les traîtres et les félons… Ou bien au Seigneur des Mers, qui œuvre sans relâche pour assurer notre sécurité sur les flots et la prospérité de la tribu de l’Eau du Sud ?

— Jamais, je ne désobéirai les injonctions du Seigneur des Mers, ma Dame, dit-il en posant un genou à terre. 

La Dame des Flots qui s’était mise à nouveau à picorer dans son plateau de fruits de mer que son serviteur lui présentait, se tourna vers YA Bêmba. D’un geste paresseux, elle retira son pied de sa sandale ouvragée et le tendit vers le garçon.

— Dans ce cas, que tes paroles s’alignent à tes actes, Bêmba.

Sans même prendre le temps de réfléchir, il grimpa les cinq marches qui le séparaient du trône, tomba à genoux comme foudroyé, puis... délicatement... prit le pied de la Dame des Flots entre ses mains et déposa un premier baiser au creux du cou-de-pied.
Satisfaite, elle laissa échapper un soupir de contentement et se mordilla le bout des lèvres. Ses yeux changèrent de couleur, oscillant tour à tour entre le bleu et le noir, à mesure que le jeune noble continuait de lui honorer le pied de sa bouche. Un sourire se dessina alors au creux de ses lèvres. Pas celui de la cruauté cette fois. Non, mais un sourire plus insidieux. Celui d'un plaisir vainqueur. YA Bêmba, qui à cet instant se permit brièvement de relever les yeux vers la Dame des Flots, n’en perdit pas une miette. 

Et alors que le jeune noble, soumis, entreprenait de baiser plus longuement ses pieds, effleurant sa peau de ses lèvres, y glissant même sa langue avec une obéissance animale, la Dame des Flots s’adressa à l’assemblée figée dans le silence et la peur.

 — Il m’est parvenu… qu’il y avait ici, parmi vous, des traîtres. Ils se reconnaîtront, dit-elle d’une voix plus douce en fixant longuement le gouverneur d’Ansãsiwa, qui sentit son ventre se nouer. Quelques hommes de l'assemblée de-ci et là, échangèrent discrètement des regards évocateurs.

— Depuis mon arrivée à Roche-Écume… J’ai observé chacun d’entre vous. Je vous ai écouté parler dans mon dos. Vous, vénérables alkeb marin, dont certains rêveraient de voir la tête de leur Seigneur ainsi que la mienne au bout d’une pique…

Elle marqua une pause, savourant l’effet de ses mots... ou... De la langue chaude et humide du jeune homme qui lui honorait les pieds.

Ô, sachez ceci : je ne suis pas venue ici pour vous duper, pas plus que pour vous conquérir, et encore moins pour détruire vos cités. D’aucuns voudraient vous faire croire que votre ennemi se loge au sud. Moi, ZA Sauda, Dame des Flots, première épouse légitime du Seigneur des Mers, je ne suis pas votre ennemie, et la Citadelle d'Obsidienne des Trois Lunes tout comme l'île d'Anadë, vous demeureront à jamais ouverts. Aussi longtemps que votre loyauté restera inébranlable à mon époux.
Bien qu’Ansãsiwa fasse partie, et je le déplore, d’Órelota, nous faisons partie d’une seule et même famille : la tribu de l’Eau du Sud. Veuillez vous en souvenir la prochaine fois que vous comploterez contre votre Seigneur.
À compter de cette orbée, je vous considère tous, vénérables alkeb, comme les alliés du clan Balake.  

Elle baissa à nouveau les yeux vers YA Bêmba toujours à quatre pattes, la langue entre ses orteils, humilié dans un silence pesant.

Aussi, j’ose espérer ne pas me méprendre sur notre nouvelle entente… reprit-elle, sa voix chargée d’une menace à peine voilée.
Il serait fort regrettable que je doive revenir ici non plus en alliée, mais en ennemie déclarée pour châtier une cité si magnifiquement bâtie telle que la vôtre, livrée à l’hypocrisie et au parjure... N'oubliez pas... Je suis l'océan, je vois tout ce qui se passe sur, et sous les flots...

À ces mots, elle retira lentement son pied de la bouche de YA Bêmba et le rechaussa. La Dame des Flots et le garçon échangèrent un regard équivoque. Elle lui sourit, puis, d’un simple geste de tête, lui indiqua de regagner sa place. Le jeune noble se redressa alors, fit une révérence aussi basse que précipitée, puis regagna son siège tête baissée.

— À présent que les présentations ont été faites… reprit-elle, en se levant de son trône, je vous souhaite à tous, bon vent. Il est temps pour moi de vous laisser, vénérable alkeb.

Sans ajouter un mot, elle descendit de son strapontin. Ses quatre mūji firent claquer une dernière fois deux fois leur lance contre le sol puis l’encerclèrent, formant une procession silencieuse.
Les alkeb de la salle, pétrifiés, retinrent leur souffle alors qu’elle descendait les marches, droite et souveraine, traversant la salle sans accorder un seul regard à quiconque.
Arrivée à la grande porte de bois, à l’autre bout de la pièce, deux autres mūji ouvrirent les deux grandes portes de bois. ZA Sauda Balake,  passa le seuil, et disparut dans les couloirs du palais de Roche-Écume.

Lorsque les lourdes portes se refermèrent derrière elle, un frisson parcourut la salle. Puis, lentement, la tension retomba. Les premiers soupirs s’échappèrent.
Et les murmures, d’abord timides, s’élevèrent en une rumeur d’indignation, de peur… et de colère contenue.

 


 

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