— Jeune canaille! Morue malodorante ! lança le gouverneur à la vue du jeune fleuron qui prit place discrètement à sa droite. Je connais des crapules qui vendraient leur mioches pour avoir l'honneur de poser son cul dans cette salle, et toi, tu te fais désirer en te ramenant en retard ?!
Le jeune Tximes eut un sourire : il savait que c’était ainsi que le gouverneur d'Ansasiwa manifestait son affection. Plus les insultes étaient vulgaires et crasses, plus il vous portait dans son cœur.
— Je suis désolé, Gouverneur Ogunge... L’un des impundulu de la volière nous a rapporté des nouvelles du Grand-Ouest. Il semblerait que la flotte de votre fils se trouve dans de grandes difficultés face aux Hommes...
Le gouverneur posa sa main sur sa grosse bedaine, se redressa sur son coussin et laissa échapper un rot de mécontentement en entendant ce que venait de lui dire son protéger, aussitôt absorbé par le vacarme ambiant de la salle.
— Par les Éternels... bougonna-t-il, tout en rinçant ses mains dans le petit bol d'eau citronnée que lui apportait l'un des serviteurs à son flanc.
Une centaine de nocturnes, d’amiraux, de marins et dûment appelés étaient présents, tous assis côte à côte, devant des tables à ras du sol, remplis à foison de fruits de mer, de poissons grillés et de pains à l'ail. Dans cette grande salle, réservée exclusivement à l'accueil des grandes réceptions, des serviteurs allaient et venaient de part et d'autre du banquet, se penchant, servant et resservant coupes de vin d'algues et de bière brune Órelotarianne à leurs hôtes de marque.
La salle, richement décorée, appartenait au palais de Roche-Écume où siégeait le gouverneur d'Ansãsiwa, YA Kubó Ogunge. Amateur de faste et de luxe, comme tout bon Ogunge qui se respecte, il avait veillé à ce que chaque coussin sur lequel reposaient les invités fût garni de fils d’or pur. Quant aux tables, elles étaient taillées dans un chêne poli importé et sculpté dans les bois noirs des Basseterres. Des tapis, apportés d’Al'Têp et cousus avec la délicatesse des Tarfên, recouvraient le sol, tandis que les murs étaient ornés de trophées de guerre des Trois Lunes, des îles Hurlante et des côtes africaines de l'ouest. De surcroît, la vaisselle sortie pour l’occasion, en marbre, était ornée de gravures dorées, finement sculptées et fondues dans les veines de la pierre avec une habileté remarquable par les meilleurs artisans du sud du pays.
— Dans ce cas, je n’ai plus le choix. Je suis obligé de te le demander une énième fois, mon garçon, dit-il en se rapprochant de son protégé, sur le ton de la confidence. Tu me seras plus utile ici en tant que dûment appelé qu’en tant que simple tribu… déclara-t-il en s’écurant les dents avec l’ongle de son petit doigt, sur lequel était vissée une énorme bague en or, flanquée d’un saphir.
— Mais… Gouverneur Ogunge… Permettez-moi au moins une orbée, ou deux, avant de vous donner ma réponse… Et puis… qu’est-ce qu’un freluquet comme moi aurait comme légitimité à endosser cette responsabilité sous votre toit, à conseiller vos fils et vos sujets, surtout en ces temps aussi incertains ? dit-il poliment, tout en regardant du coin de l’œil la Dame des Flots qui se tenait à l’autre bout de la salle.
— Par les Éternels… tu ferais bien pâle figure en termes de légitimité à côté de La Noire, mon p’tit… C’est bien elle, seule, qui a dominé Intuló durant près de trois cents cycles. Bannie par son clan, rejetée, diabolisée, challengée et constamment menacée, ça ne l’a pas empêchée de mater les mutins de Jacaré et des centaines de ses ennemis qui croupissent six pieds sous terre, tout en devenant incontestablement l’une des elfines les plus puissantes et craintes de notre histoire. Crois-tu que, lorsqu’elle s’est déclarée duchesse d’Intuló, après s’être vue bannie par son clan, elle s’est demandé si elle était légitime ou pas ?
À ces mots, le gouverneur lâcha un autre rot, encore plus bruyant, immédiatement suivi des rires goguenards de deux elfes ivres qui lui faisaient face et qui, hormis cette joyeuseté, n’avaient rien entendu du discours qui venait de précéder.
Ximena poussa un soupir de lassitude, tandis qu’un papillon de nuit vint la faire loucher en virevoltant devant son nez.
— Vous parlez comme si La Noire et moi avions quelconque point en commun… Je n’ai ni w’nundu, ni ascendance royale, et encore moins de pouvoir de Kizoyu… grogna le jeune Tximes, les dents serrées.
Le papillon s’attaqua maintenant au gouverneur qui, d’un coup sec, l’écrasa sans ménagement entre la paume de ses mains.
— keish ! s’exclama Ximena, tandis que son mari ignorait superbement son intervention, sans lui accorder la moindre attention. D’une simple pichenette du doigt, il expulsa la carcasse du gros insecte qu’il venait d’écraser sur le sol.
— Toi et elle, vous avez un point commun indéniable. Tout comme elle, je sais que tu tiens ta parole. Les autres ne sont que des lèche-culs incompétents. Je le sais, ils le savent, et toi-même, tu le sais. Ils ne pensent qu’à se remplir la panse, baiser des garces humaines et taper dans la trésorerie, tout en espérant que je ne remarque rien… Il est rare, par les Lunes qui courent, de trouver un homme honnête sur qui l’on puisse réellement compter…Du moins… une fois que cette farce ridicule sera terminée, et qu’elle retournera enfin sur son île...
Après avoir copieusement terminé les soles au cidre, les calamars grillés à l’ail, les gúos, les crevettes de son plateau, et vidé une bonne demi-douzaine de coupes de vin d'algues en accompagnement, le jeune noble sentit le regard insistant de la Dame des Flots peser sur lui. Ses grands yeux d’onyx, froids et perçants, lui glaçaient le dos.
Assise au bout de la salle, à une trentaine de mètres de l’endroit où Tximes et les siens se tenaient, elle ne cessait de le fixer depuis son arrivée au banquet. Il osa enfin croiser son regard, et celui-ci ne vacilla pas. Surélevée sur son trône de marbre imposant, d'où des sculptures de sirènes et d’autres créatures marines à même la pierre étaient gravées, la Dame dominait la séance. Entourée de ses quatre gardes figés, droits comme des statues de part et d’autre de son siège, la Dame des Flots restait là, silencieuse, le regard noir toujours rivé sur lui.
— Là où les autres se noient…
Aussitôt, la salle entière reprit en chœur, leurs coupes levées à hauteur de tête :
— Nous respirons !
Puis, après avoir dégluti une grosse gorgée de vin d'algues, la Dame des Flots tendit un doigt vers l’assemblée, semblant désigner au hasard un homme assis derrière le jeune noble. Ce dernier se retourna pour voir l’homme que la Dame des Flots venait d’indiquer, lequel se leva lentement lorsque l’ordre lui fut adressé : approcher du trône.
L’homme s’exécuta.
Un alkeb de basse importance, se dit le jeune Tximes lorsqu’il vit enfin son visage, qui ne lui disait rien. À en juger par son gros collier de perles d’ivoires et les cinq petites bleues qui se balançaient autour de son cou au rythme de ses pas, le sanêlke devait avoir aux alentours de deux cent cinquante cycles, se dit-il en observant l’homme se diriger, penaud, vers le trône.
Lorsqu'il se présenta devant la Dame des Flots, celle-ci le dévisagea de toute sa stature. Le toisant du haut de son strapontin, alors que le sanêlke, baissa la tête en signe de respect.
— Möara (moy-ara), quel est ton nom ?
— Möara, ZA Sauda. Je me nomme YA Dêmbe, du clan Mbãenge. Répondit-il d'un ton mielleux.
— Hmm... Un Moss ? demanda la Dame des Flots, un sourcil levé en entendant l'accent de Dêmbe.
Bien que cette expression familière, voire vulgaire, pour désigner les habitants de l'île de Mossiwa, réputée à tort pour leur intelligence relativement primaire, située au nord d'Ansãsiwa ne l’enchantât guère, il acquiesça et s’inclina à nouveau, poliment.
— Cependant, ZA Sauda, je suis natif de la rive continentale de la Baie des Jêngu, précisa-t-il avec verve. Cela faisait bien longtemps que notre bien-aimée Dame des Flots n’était plus venue séjourner aussi longuement dans l’une de nos humbles cités du Sud. Ô, ZA Sauda, vous nous honorez de votre présence ici. À ces mots, il s’inclina une nouvelle fois dans une révérence théâtrale.
La Dame des Flots sourit.
— Un honneur ? Vraiment ? Tu m’en vois flattée, Moss… Cependant, tu devrais choisir tes mots avec plus de discernement. Si toutefois il t’est possible d’en saisir les nuances.
— Ma Dame ? demanda le sanêlke qui, ne comprit pas tout de suite le sens de la phrase de la Dame des Flots.
— Soit... YA Dêmbe du clan Mbãenge, c'est bien ça ?
— Oui, ZA Sauda.
— Si je suis belle et bien ta Dame bien aimée, comme tu viens de le prétendre, et que je suis là bien venue dans cette cité, agenouille-toi et embrasse mes pieds, dit-elle en tendant son pied vers l’homme, qui fronça les sourcils, stupéfait.
Dans la salle, des murmures discrets s’élevèrent. Des regards se croisèrent, circonspect.
— Pardon, ZA Sauda, commença le sanêlke en fixant le pied tendu devant lui. Mais… je ne suis pas certain d’avoir bien compris. Il ravala bruyamment sa salive.
— Peut-être faut-il que je te le traduise en Moss ? répliqua la Dame des Flots d’un ton moqueur. Elle se lécha les lèvres, et afficha un sourire en coin, méprisant.
L’homme qui devait avoir près de cinq fois l'age de la Dame des Flots, paraissait soudainement minuscule, presque insignifiant devant elle.
— À genoux, et embrasse mes pieds. Répéta-t-elle en fixant droit dans les yeux le sanêlke qui se trouvait cinq marches plus bas.
De là où il se trouvait, Dêmbe put distinguer un léger spasme, d’excitation exalté, faire frémir l’œil droit de la Dame des Flots. Un frisson lui parcourut l’échine.
— M... Ma... Ma Dame, balbutia-t-il, avec tout le respect que je vous dois, ZA Sauda, nous sommes ici à Ansãsiwa, terre de la tribu de l’eau, et… Ce genre de... Ce genre de démonstration n'est plus de mise depuis des cycles... Je... Enfin je...
Mais la Dame des Flots l’interrompit, toujours aussi sèche, sans même lui accorder un regard, levant la tête, elle s’adressa à la foule devant elle, comme si le sanêlke au pied de son trône n’existait plus.
— Je suis l'océan, les abysses et l'écume YA Dêmbe du clan Mbãenge de la tribu de l'Eau du Sud. La première épouse de l'amiral YA Kasimbe Balake. Le Seigneur des Mers. Un Seigneur que tu te dois d’honorer et de suivre au nom de l'Éternelle des Eaux et des Reflets. Et moi, ZA Sauda Balake, la Dame des Flots, je suis sa voix là où il ne peut être. Me désobéir, c’est désobéir à ton Seigneur. Et désobéir au Seigneur… est un acte de rébellion envers le Conseil des Marées. Et tout acte de rébellion, selon la coutume de la tribu de l'Eau, est passible de la peine capitale...
Elle baissa de nouveau son regard vers l’homme, en contrebas de son trône.
— Que l' Éternelle des Eaux et des Reflets m'en soit témoin. Je te le répète pour la dernière fois, Dêmbe. Approche-toi, à genoux, et embrasse mes pieds.
Mais les hommes de la tribu de l’Eau, en particulier ceux du sud, étaient des elfes et des sanêlke fiers au tempérament houleux. Marins pour la plupart, parfois pirates pour d'autres, souvent chasseurs de baleines, ou de requins, ils n’étaient guère enclins à s’abaisser facilement, surtout pas en public… et encore moins devant une femme. Dame des Flots ou non.
Car chez les Sudistes, bien plus encore que chez leurs confrères du nord, les traditions demeuraient rigides, les mentalités farouchement conservatrices. Et Sauda le savait.
Elle s’en délectait.
Dêmbe resta droit, releva le menton avec défi et répondit simplement :
— Non, je ne le ferai pas, ZA Sauda...
Derrière lui, les hommes et les femmes de la salle retinrent leur souffle. C’était la première fois, depuis la mort de l’ancienne Dame des Flots, que ZA Sauda Balake osait s’aventurer, de plus est seule, en Órelota, en dépit des tensions tribales persistantes.
Pourtant, la réputation de la nouvelle Dame des Flots, au sein du royaume ainsi que sa venue précipitée et non annoncée une semaine auparavant, n’avaient rien de rassurant. Tous le savaient, la cité entière le savait. Les rumeurs ne mentaient pas. Et elle venait, à cet instant précis, de leur donner raison.
La Dame des Flots termina le fond de sa coupe de vin d’une seule traite, puis baissa son regard sur l’homme toujours debout face à elle.
— Soit... déclara-t-elle simplement tout en soupirant.
D’un bref regard, l’un des gardes à ses côtés s’avança. En une fraction de seconde, sans que quiconque comprenne ce qui se passait, le garde se glissa dans le dos du sanêlke, tira une dague de sa ceinture et lui trancha la gorge d’un geste sec, d’une violence telle que la tête fut presque entièrement détachée du corps.
Un jet de sang éclaboussa les marches menant au trône, tandis que la Dame des Flots poussa un léger couinement d’excitation devant le spectacle.
Le corps s’effondra comme une marionnette sans fil, la tête, simplement rattaché par un mince bout de cartilage, répandant une mare écarlate qui s’étendit rapidement sur le sol et les tapis.
— Par les Éternels !! hurla une elfine qui fut malheureusement en première loge de la scène, avant de s'évanouir l'instant d'après.
Un frisson d’horreur parcourut la salle. Les convives se levèrent précipitamment, hurlant, criant, certains terrifiés, d’autres en larmes. Les coupes et carafes de vin chutèrent une à une, les tables furent piétinées dans le chaos général, alors que tous se ruaient en direction de la grande porte pour fuir.
Mais les portes restèrent closes. Deux gardes, lance au poing, robustes et menaçants, maintinrent la foule apeurée en respect.
Pendant ce temps, N'dala Bubakar, le garde bien connu de tous ayant égorgé, voir décapité, Dêmbe regagna calmement sa place à la gauche de la Dame des Flots, comme si rien ne s’était passé.
Au bout d’un moment qui sembla durer une éternité, la Dame des Flots hurla :
— SILENCE !
Aussitôt, les quatre gardes à ses côtés frappèrent deux coups secs de leurs lances contre le sol de pierre. Le son claqua, résonnant dans toute la salle comme un avertissement. Leur regard menaçant brillait d'une lueur bleu électrique, un signe clair qu’ils faisaient miroiter leur endokã en cet instant.
— Regagnez vos places sur le champ ! Notre banquet, vénérables alkeb, n'est pas encore arrivé à son terme... poursuivit la Dame des Flots d’un ton qui semblait plutôt sonner comme une menace.
Des contestations éclatèrent, bruyantes, acérées. Pleures, indignations et grondements de colère montèrent de toutes parts dans la salle. Mais la Dame des Flots, impassible, scrutait la foule. Son regard s'attardait sur chacun, les forçant à baisser les yeux et regagner le sol, un à un, comme écrasés sous un poids invisible.
Le silence qui suivit fut oppressant.
Personne n’osait tourner le regard vers le corps de Dêmbe, qui gisait toujours au pied du trône. La flaque de sang, avait atteint les pieds de la première rangée. Et dans cet effroi figé, la Dame des Flots leva une nouvelle fois son doigt, balayant la salle comme une prêtresse désignant son prochain sacrifice.
— Humm... Toi, là-bas, dit-elle, pointant un vieil homme à deux rangées d'elle. Debout et approche.
C’était un elfe de Lune chevronné. Lui aussi portait les Tókökó traditionnels de la Tribu de l’Eau : un collier de perles vertes et quatre colliers de perles d’ivoires pendaient à son cou. Il avait vécu mille quarante cycles…
Deux serviteurs s’empressèrent de dégager le cadavre ensanglanté de Dêmbe, le tirant sur la gauche pour libérer le passage. L’elfe s’approcha, droit et digne.
— Ton nom ? demanda la Dame des Flots sans transition.
— YA Obãomi, du clan Mpênze, répondit-il, d’un ton froid. Son visage fermé trahissait un profond dégoût, qu’il ne chercha nullement à dissimuler à la vue de la Dame des Flots.
Sa face avait changé.
Une face immonde et cadavérique remplaçait le visage de la Dame des Flots. Ses traits déjà sévères, mais d’une beauté qui shuntait la jeunesse, s’étaient affaissés. Fripés. Vieillis. Des veines pourpres, verdâtres et vermeilles couraient le long de son bras droit, celui qui portait la bague d’émeraude. La pierre brillait d’un éclat presque surnaturel, fluorescent. Les veines remontaient, s’enroulaient autour de son bras, serpentaient jusqu’à son cou, et semblaient infecter son œil droit.
Ce n’était plus un œil d’onyx.
C’était un globe blafard, voilé, rongé par une lumière malsaine. Aveugle. Mort.
— La vue de la mort avait certainement révélé le véritable nature de la Dame des Flots sans le vouloir... Se dit le jeune Tximes à l’autre bout de la table qui frissonnait de terreur.
Kubó, lui, demeurait silencieux, spectateur impuissant dans sa propre demeure et échangea un regard discret avec son fils qui se tenait encore derrière lui. Bien qu’il fût gouverneur, le Seigneur des Mers du clan Balake exerçait une influence bien supérieure à la sienne dans la mer du Wal’Majil et au Conseil des Marées. Tenter d’arrêter la Dame des Flots, sa première Dame, sombre et redoutable même ici, sous son toit, aurait été un exercice politique bien trop couteux…
Durant un bref instant, le gouverneur d'Ansãsiwa eu un doute sur ses propres convictions. Peut-être, se dit-il, qu'après tout, une Dame forte ferait du bien à la tribu de l’Eau du Sud et que le Seigneur des Mers, avait là une arme redoutable sous la main qu’il couchait en prime dans son lit. Du moins, lorsqu’elle ne prenait pas cette apparence exangue…
Un sourire se dessina lentement sur les lèvres craquelées de la Dame des Flots, comme si chaque mouvement de son visage lui arrachait une douleur insupportable. Et plus on l'observait, plus on distinguait les crevasses qui zébraient sa peau du côté droit de son visage. Des creux où semblait loger l’ombre même de la souffrance.
Son œil gauche, encore vif, continuait de fixer Obãomi. Mais son œil droit, blanc, vitreux, aveugle… fixait tout autre chose.
Un chat.
Un chat au long pelage argenté et soyeux, apparu du néant, sans la moindre gêne, lapait le sang encore tiède du cadavre.
— Eh bien, YA Obãomi, finit-elle par dire. À genoux et embrasse mes pieds...
Et, tout comme elle l’avait fait quelques minutes auparavant, elle tendit son pied vers l’homme, qui se tenait à cinq marches en contrebas de son trône.
L'elfe ne bougea pas.
Revêche, tenace, droit comme la proue d’un navire, il fixait la Dame des Flots sans la moindre trace de soumission. Il avait combattu des pirates dans la mer du Wal’Majil, tenu les lignes contre les colons humains qui venait du Grand-Est et du Grand-Ouest, épaulé les Sanêlke de la Nouvelle Órelota lors de la rébellion des Makênge des Îles Hurlantes. Il avait combattu aux côtés de la Lance du Roi aux Basseterres. Il avait vu mourir un roi, vu passé plus d'une dizaine de YĀME, et enterré plus de soldats et de marins qu’il ne daignait se souvenir.
— Répugnante goule ! Tu n’as pas ta place ici, tu n’es pas ma Dame des Flots. Tu es une abomination. Une catin démoniaque qui couche avec les maxetani ! Une catin parricide, issue d’une basse naissance, qui se cache derrière la gloire de son nouveau nom. Sans cette couronne, tu n’es rien. Sans ton anneau, tu n’aurais jamais été la Dame des Flots !
La salle se figea.
Chaque mot, chaque injure, résonnait comme une claque dans le silence. Les visages se tournaient, écarquillés, pétrifiés par l’audace.
Mais la Dame des Flots ne bougea pas d'un pouce... et garda son petit sourire narquois.
Une légère brise nocturne salée rafraîchit la salle depuis les baies vitrées grandes ouvertes et, au loin, si l'on tendait suffisemment l'oreil, il était possible d’entendre le vent apporter le chant des vagues s’écrasant sur les flancs du rocher de Roche-Écume.
Dame des Flots resta immobile.
Son visage reprenant peu à peu les traits plus naturels, plus lisses, et ses veines disparurent sans laisse aucune trace ni cicatrice visible, le chat, lui aussi avait disparu, aussi brièvement qu'il était apparu.
Mais ses yeux, eux, étaient toujours ceux du mal. Perçants, dépourvu de toute chaleur et de bienveillance.
Quand le vieil elfe eut terminé de l'insulter et de lui dire ce que tout le monde avait sur le cœur, mais n'osait lui dire, haletant de rage, elle se redressa lentement, détourna un instant ses yeux de lui et les porta vers la salle.
— Je suis l'océan, les abysses et l'écume Obãomi, du moindre clan Mpênze, dit-elle en insistant bien sur ce fait rabaissant. La première épouse de l'amiral YA Kasimbe Balake. Le Seigneur des Mers. Un Seigneur que tu te dois d’honorer et de suivre au nom de l'Éternelle des Eaux et des Reflets. Et moi, ZA Sauda Balake, la Dame des Flots, je suis sa voix là où il ne peut être. Me désobéir, c’est désobéir à ton Seigneur. Et désobéir au Seigneur… est un acte de rébellion envers le Conseil des Marées. Et tout acte de rébellion, selon la coutume de la tribu de l'Eau, est passible de la peine capitale...
Elle reposa enfin ses yeux sur lui.
— Alors dis-moi, Obãomi du moindre clan Mpênze, persistes-tu à refuser de m’honorer ?
Obãomi s’approcha et cracha sur l’une des marches devant elle.
— Keish ! Jamais, je ne m’abaisserai à baiser tes pieds, catin des abysses ! Que les Éternels m’en gardent ! rugit-il. Jamais nous, enfants de la mer, ne nous prosternerons devant une goul, et Kasimbe, à perdu toute légitimité à prétendre au titre de Seigneur des Mers depuis qu'il ta acheté et, puis couché dans son lit !
— Soit… répondit calmement la Dame des Flots.
Elle glissa lentement son pied dans sa sandale, puis fit un petit signe de tête, presque imperceptible, au même garde que précédemment.
Et alors que Obãomi continuait à invectiver, à hurler, à tenter de galvaniser la foule en Moss, le garde se déplaça d’un pas vif. Il attrapa le menton de l’elfe, le força à lever la tête, et, sans la moindre hésitation, lui trancha la gorge et le poussa avec violence vers le sol.
Le sang jaillit, éclaboussant les marches du trône, les pieds de la Dame des Flots, la robe d’une semie-elfine trop proche. Obãomi s’effondra dans un râle humide, les yeux ouverts sur l’horreur, sa bouche tordue par l’ultime insulte qu’il n’avait pas eu le temps de prononcer.
Alors que la foule se taisait dans un silence de terreur, et que le garde repris sa place au côté de la Dame des Flots. Cette dernière ne perdit pas de temps et, se mit une nouvelle fois a balayé la salle du regard à la recherche de sa prochaine victime.
Le jeune Tximes, sentis tout le poids de son corps s’évaporer. Son estomac se noua et une vague de chaleur lui monter à la tête lorsqu’il vi avec horreur que, depuis le bout de la salle, la Dame des Flots le fixait du regard.
Sans dire un mot. Durant de longue seconde, interminable et se délectant du sentiment de terreur qu’elle répandait dans l’atmosphère.
D’un geste du doigt, elle le nomma et lui somma de s’approcher d’elle.
— Fiston, tu fais ce qu’elle te dit de faire ! lui souffla à mi-voix YA Kubó en l'agrippant par le bras. Je t’interdis de faire l’imbé…
— SILENCE ! tonna la Dame des Flots à l’autre bout de la salle, bientôt suivit par les deux coups de lances sur le sol des gardes autour d'elle.
Une fois arrivé devant la Dame des Flots, le jeune Tximes sentit l’acide lui remonter à la gorge.
— Möara. Quel est ton nom ? demanda-t-elle, tout en se servant une nouvelle coupe de vin. Un serviteur grassouillet, aux yeux vairons, lui présenta un plat de crevettes roses, qu’elle entama avec une délicatesse théâtrale.
— Je suis Tximes… YA Tximes du clan Makênge, ma Dame, répondit-il, la voix toujours tremblante. Il tentait désespérément d’ignorer le râle humide qui persistait tout près de lui, le dernier souffle d’un homme qui s’éteignait sous ses yeux.
La Dame des Flots s’interrompit un instant dans son repas et le considéra avec une attention étrange. Elle prit une gorgée de vin avec sa bouchée de crevettes, puis reprit la parole.
— Un Makênge ? répéta la Dame des Flots en haussant un sourcil. Son ton trahissait sa surprise et, durant un bref instant, elle semblait davantage être une jeune gamine de vingt ans perdue, fagotée dans un attirail de déguisement, qu’une terrible goule qui venait d’exécuter froidement deux elfes.
Tout en fixant le jeune Tximes, elle se pencha alors de côté, en direction de l’un de ses gardes à sa droite, qui lui murmura longuement à l’oreille un flot de paroles que Tximes s’efforça d’écouter sans le laisser paraître.
Après quelques secondes de monologue du garde, la Dame des Flots se redressa sur son trône et poursuivit :
— Les Hurleurs sont les ennemis de la tribu de l’Eau, et le dernier Makênge d’honneur s’est éteint, semblerait-il, avant même que la quatrième dynastie des Mamake n’ait débuté… Alors, que fais-tu à Roche-Écume à partager la table des Ogunge ?
Le jeune elfe de lune se racla la gorge et tenta de garder une posture droite avant de poursuivre.
— À la fin de la rébellion des pirates des Îles Hurlantes, les enfants de moins de six cycles des clans Makênge et Batênge ont été envoyés en tribu ici… ma Dame. J’ai grandi ici depuis mes premières Lunes, avec l’un de mes cousins, YA Umaru Makênge, qui, après avoir fait ses preuves en œuvrant en tant que batelier au port de la Baie des Jengu, est actuellement en formation à Pointe Pourpre dans l’art narratif avec un djēle. Nous avons tous deux été élevés par le même père adoptif, nous avons été traités avec le plus grand des respects chez les Ogunge et avons passé la majorité de notre jeunesse en mer. Et… pour être franc, en ce qui me concerne, j’aime ce pays tout comme les coutumes de la tribu de l’Eau du Sud et n’ai que peu, voire aucun souvenir des Îles Hurlantes.
— Tu es donc un esclave du clan Ogunge à qui l’on a retiré les parents, les titres et les couilles… Étrange que tu sembles leur rester loyal, ne penses-tu pas ? dit-elle d’un air soupçonneux en reposant sa coupe de vin.
Elle leva alors les yeux vers le fond de la salle et, afin de bien percevoir les visages au fond de la pièce, fit miroiter son endokã. Ses yeux d’onyx prirent immédiatement une couleur bleuâtre électrique. Là-bas, assis parmi les nobles figés, elle put voir avec clarté le gouverneur, se tendre, le regard anxieux. Il comprit immédiatement que cette phrase, livrée avec douceur, était un piège à la lame invisible que lui tendait la Dame des Flots.
Le jeune Tximes hocha doucement la tête. Trop doucement… Trop tard… Il sentit le piège se resserrer sur lui.
Le regard de la Dame des Flots s’était de nouveau posé sur lui. Ses iris, toujours teintés de ce bleu électrique, le foudroyaient à présent. Elle observait avec attention les moindres faits et gestes du garçon qui se tenait devant elle. Le miroitement de la Dame des Flots fit également rayonner les filaments des écailles de sa cape en Lyr, qui scintillèrent de cette même couleur vive.
Un bleu pur et noble, tranchant avec son allure arrogante et sa posture cruelle et dominatrice. Un sourire de satisfaction se dessina sur son visage.
— Et… selon toi, Tximes, en tant que Hurleur… envers qui devrions-nous naturellement porter allégeance ?
Elle laissa le silence s’épaissir avant de poursuivre.
— Au clan Ogunge, qui… elle désigna d’un léger mouvement de tête les deux cadavres au pied du trône, semble se complaire parmi les traîtres et les félons… Ou bien au Seigneur des Mers, qui œuvre sans relâche pour assurer notre sécurité sur les flots et la prospérité de la tribu de l’Eau du Sud ?
— Jamais, je ne désobéirai aux injonctions du Seigneur des Mers, ma Dame, dit-il en posant un genou à terre.
La Dame des Flots qui s’était mise à nouveau à picorer dans son plateau de fruits de mer que son serviteur lui présentait, se tourna vers le jeune Tximes. D’un geste paresseux, elle retira son pied de sa sandale ouvragée et le tendit vers le garçon.
— Dans ce cas, que tes paroles s’alignent à tes actes, Tximes.
Sans même prendre le temps de réfléchir, il grimpa les cinq marches qui le séparaient du trône, tomba à genoux comme foudroyé, puis... délicatement... prit le pied de la Dame des Flots entre ses mains et déposa un premier baiser au creux du cou-de-pied.
Satisfaite, elle laissa échapper un soupir de contentement et se mordilla le bout des lèvres. Ses yeux changèrent de couleur, oscillant tour à tour entre le bleu et le noir, à mesure que le jeune noble continuait de lui honorer le pied de sa bouche. Un sourire se dessina alors au creux de ses lèvres. Pas celui de la cruauté cette fois. Non, mais un sourire plus insidieux. Celui d'un plaisir vainqueur. Tximes, qui à cet instant se permit brièvement de relever les yeux vers la Dame des Flots, n’en perdit pas une miette.
Et alors que le jeune noble, soumis, entreprenait de baiser plus longuement ses pieds, effleurant sa peau de ses lèvres, y glissant même sa langue avec une obéissance animale, la Dame des Flots s’adressa à l’assemblée figée dans le silence et la peur.
— Il m’est parvenu… qu’il y avait ici, parmi vous, des traîtres. Ils se reconnaîtront, dit-elle d’une voix plus douce en fixant longuement le gouverneur d’Ansãsiwa, qui sentit son ventre se nouer. Quelques hommes de l'assemblée de-ci et là, échangèrent discrètement des regards évocateurs.
— Depuis mon arrivée à Roche-Écume… J’ai observé chacun d’entre vous. Je vous ai écouté parler dans mon dos. Vous, vénérables alkebs marin, dont certains rêveraient de voir la tête de leur Seigneur ainsi que la mienne au bout d’une pique…
Elle marqua une pause, savourant l’effet de ses mots... ou... De la langue chaude et humide du jeune homme qui lui honorait les pieds.
— Ô, sachez ceci : je ne suis pas venue ici pour vous duper, pas plus que pour vous conquérir, et encore moins pour détruire vos cités. D’aucuns voudraient vous faire croire que votre ennemi se loge au sud. Moi, ZA Sauda, Dame des Flots, première épouse légitime du Seigneur des Mers, je ne suis pas votre ennemie, et la Citadelle d'Obsidienne des Trois Lunes tout comme l'île d'Anadë, la Vallée des Veuves pour vos filles et vos femmes vous demeureront à jamais ouverts. Aussi longtemps que votre loyauté restera inébranlable à mon époux.
Bien qu’Ansãsiwa fasse partie, et je le déplore, d’Órelota, nous faisons partie d’une seule et même famille : la tribu de l’Eau du Sud. Veuillez vous en souvenir la prochaine fois que vous comploterez contre votre Seigneur, ne vous fourvoyez pas d'ennemis...
À compter de cette nuit, je vous considère tous, vénérables alkeb, comme les alliés du clan Balake.
Elle baissa à nouveau les yeux vers Tximes toujours à quatre pattes, la langue entre ses orteils, humilié dans un silence pesant.
— Aussi, j’ose espérer ne pas me méprendre sur notre nouvelle entente… reprit-elle, sa voix chargée d’une menace à peine voilée.
Il serait fort regrettable que je doive revenir ici non plus en alliée, mais en ennemie déclarée pour châtier une cité si magnifiquement bâtie telle que la vôtre, livrée à l’hypocrisie et au parjure... N'oubliez pas... Je suis l'océan, je vois tout ce qui se passe sur, et sous les flots...
À ces mots, elle retira lentement son pied de la bouche de Tximes et le rechaussa. La Dame des Flots et le garçon échangèrent un regard équivoque. Elle lui sourit, puis, d’un simple geste de tête, lui indiqua de regagner sa place. Le garçon se redressa alors, fit une révérence aussi basse que précipitée, puis regagna son siège tête baissée.
— À présent que les présentations ont été faites… reprit-elle, en se levant de son trône, je vous souhaite à tous, bon vent. Il est temps pour moi de vous laisser, vénérable alkeb.
Sans ajouter un mot, elle descendit de son strapontin. Ses quatre gardes firent claquer une dernière fois deux fois leur lance contre le sol puis l’encerclèrent, formant une procession silencieuse.
Les alkebs de la salle, pétrifiés, retinrent leur souffle alors qu’elle descendait les marches, droite et souveraine, traversant la salle sans accorder un seul regard à quiconque.
Arrivée à la grande porte de bois, à l’autre bout de la pièce, deux autres gardes ouvrirent les deux grandes portes de bois. ZA Sauda Balake, passa le seuil, et disparut dans les couloirs du palais de Roche-Écume.
Lorsque les lourdes portes se refermèrent derrière elle, un frisson parcourut la salle. Puis, lentement, la tension retomba. Les premiers soupirs s’échappèrent.
Et les murmures, d’abord timides, s’élevèrent en une rumeur d’indignation, de peur… et de colère contenue.




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LES LARMES D'ARGENT