— Sachez, mes chers sachants, vous qui marchez au bord des fleuves, vous qui connaissez le nom des mers… Car les djēle chantent encore, sous la lune, l’histoire de l’Éternelle dont le reflet ne mourut jamais.
Durant les Lunes sans nom, bien avant les dynasties des Fauves-Seigneurs, vivait une elfine dont la beauté faisait trembler les roseaux. Au point du jour, elle traversait un vieux pont de bois, une hanse d’eau lovée sur la tête, revenant du puits voisin tandis que l’aube glissait sur Galāni.
Mais un jour, les eaux la prirent.
Nul ne sut jamais si le bois céda, si les esprits l’appelèrent ou si le fleuve, jaloux des vivants, désirait garder son visage pour lui seul. Alors, un corbeau, fou de douleur à l’idée de ne plus jamais contempler la beauté de l’elfine, lança sur elle une malédiction d’amour :
«Puisque la mort t’emporte, elfe, jamais le monde ne cessera de te voir. Désormais, tu vivras dans le miroir des eaux.»
Voilà un conte bien connu des Alkeb, attribué à la nocturne Satna Nãla. Des gravures en langue KAht sur les baobabs de Galāni et des peintures dans les cavernes des Montagnes Noires lui donnèrent un nom : l’Éternelle des Eaux et des Reflets.
Plusieurs cycles après le fléau, un peuple connu sous le nom des Yemãa se développa dans les régions marécageuses, le long des fleuves et des cours d’eau qui traversaient Galāni. Avec le temps, les alliances, les migrations et les métissages donnèrent naissance à de nombreuses ramifications qui abandonnèrent progressivement le nom originel pour adopter d’autres lignées, formant d’autre clans, tandis que le prémisse du clan Yemãa, tel que nous le connaîtrons des millénaires plus tard, se dessina.
Ainsi, durant la Première Dynastie du clan Mamake, l’amiral YA Kózane Mamake, cousin du roi régnant, entreprit une expédition vers l’ouest afin de trouver un moyen de traverser le fleuve Xanāre de Galāni, dans l’espoir d’atteindre des terres encore inconnues. Pour cela, il obtient l’aide de Namale, que les Mansa Ba nommera plus tard ; le père des Jengus, dont le mythe prétend que l’Éternelle des Eaux et des Reflets lui avait gratifié de mains et de pieds palmés. Il développa ainsi la technique de pêche sous-marine au harpon, encore utilisée de nos Lunes par les nocturnes de la tribu de l’Eau du Nord comme par ceux du Sud.
Le second elfe avec lequel YA Kózane partit s’appelait Wagadu, maître dans l’art de construire de grandes pirogues à voile. Il avait déjà à son actif la découverte des îles septentrionales d’Alkebula, à quelques lieues seulement des côtes de Galāni. Il les découvrit vierges de toute vie alkeb, mais peuplées de reptiles hauts comme des arbres, qu’il nomma les Ninki Nanka.
Moins de six Lunes après leur départ, les survivants de l’expédition, trente-six marins sur les cent ayant quitté Galāni, atteignirent finalement trois îles volcaniques en forme de croissant de lune, situées au sud d’Alkebula. Ils les nommèrent Kózane, Wagadu et Namale. Dans un chant éponyme, le djēle Mansã Ba nommera cette région, près de trois millénaires plus tard, les Trois Lunes.
Les premiers fondements de la Tribu de l’Eau du Sud naquirent alors et se distinguèrent progressivement de leur homologue du Nord par leur expertise maritime, leur goût pour la navigation… et, plus tard, pour la piraterie. Avec eux voyagea également le culte de l’Éternelle des Eaux et des Reflets, désormais associée à la mer en plus des rivières, des fleuves et des lacs.
Le clan Yemãa resta au nord. Pourtant, il est unanimement reconnu comme le fondateur du rituel du Baptême d’Appel des Esprits, encore pratiqué de nos Lunes par les Nomades Spirituels.
Ce rite, hérité des premières Lunes sans nom, réunit Aziza, chamans, Kizoyu, Ênomaji, G’mindje et Akwanênmba sous les cascades du grand lac Gogatome de Galāni. Là, les chanteurs initiaient alors un chant dans la langue des esprits, tandis que les Ênomaji et les chamans accomplissaient un rituel onirique faisant miroiter leur endokã à la surface de l’eau et sommaient les ancêtres d’un individu précis d’apparaître.
« La nuit venue, près des cascades du grand lac Gogatome, les Nomades Spirituels se réunissaient sous les yeux des Éternels. Leurs chants glissaient sur l’eau comme des oiseaux de brume. Alors ils faisaient miroiter leur endokã à la surface du lac… et les eaux devenaient portes. »
Le baptisé, isolé, demeurait immergé jusqu’à la taille dans les eaux du lac. Peu à peu, tandis que les chants et les percussions résonnaient au loin, il apercevait dans les reflets de l’eau les esprits de certains de ses ancêtres et pouvait, le temps d’une nuit, parler avec ceux qui n’étaient plus de ce monde. Puis les chants s’éteignaient et les esprits retournaient d’où ils étaient venus.
Plusieurs Alkeb, nocturnes pour la majorité, issus de la tribu Mississi, des Grandes plaines et de la tribu de l’Eau du Nord vénèrent la Céleste NU’OYA, nom qui lui fut attribué par le premier Roi-Chaman. Dans la cosmologie nocturne, cette divinité fut fréquemment associée, voire confondue, avec l’Éternelle des Eaux et des Reflets. Certains djēle nocturnes Mississi affirment que cette dernière serait la fille de NU’OYA, tandis que les nocturnes de la tribu de l’Eau du Nord soutiennent en revanche qu’il s’agit là de deux entités parfaitement distinctes.
Dans le nord d’Alkebula, les nocturnes de la Tribu de l’Eau du Nord prirent l’habitude de solliciter l’Éternelle des Eaux et des Reflets par la prière et le chant, principalement à proximité des cours d’eau. Toutefois, l’Éternelle des Eaux et des Reflets est réputée pour sa nature discrète et imprévisible. Elle ne se manifeste que sous certaines conditions précises, uniquement sous la forme d’un reflet apparaissant à la surface des grandes rivières, des fleuves, des lacs ou de la mer.
L’Éternelle des Eaux et des Reflets ne parle jamais.
L’Éternelle des Eaux et des Reflets n’agit jamais directement sur le monde visible… sauf lorsqu’elle le décide.
Pour espérer attirer son regard, il faut la charmer en Kamufalele, la langue des esprits, et par des fragrances agréables, en particulier celles des roses violettes abondant dans le nord d’Alkebula. Les chamans utilisent alors de l’encens ou répandent des pétales de rose à la surface de l’eau durant les rituels invoquant sa présence. La légende rapporte que le clan Yemãa remporta de nombreuses batailles grâce à la maîtrise prolongée de ce rituel, dont il demeura durant des siècles l’unique détenteur. De nos Lunes, les manifestations de l’Éternelle des Eaux et des Reflets restent rares. Pourtant, les chants glorieux évoquant les anciens guerriers du clan Yemãa appelant l’Éternelle des Eaux et des Reflets sur les champs de bataille afin d’engloutir leurs ennemis sous les flots sont encore transmis et entonnés par de nombreux djēle.
« Ô, puissante Mère des Eaux, puisse ta Volonté s’abattre sur la leur. Que les fleuves sous ton égide se lèvent. Que les marais sous ton emprise engloutissent leurs guerriers, et que les pluies acides brûlent leurs montures sous ta colère. Puisse nos ennemis se noyer là où nous respirerons. »
L’un des chants du djēle Mansã Ba raconte qu’au moment où les Mamake décidèrent d’entrer en rébellion contre les Dióle, le djēle lige du clan Mamake entreprit de traverser le nord et l’ouest d’Alkebula afin de solliciter l’aide de plusieurs clans. Les Yemãa répondirent à cet appel. Après avoir été invoquée par les chamans et les Aziza sous les cascades du lac Gogatome, au milieu d’un parterre de pétales de rose, l’Éternelle des Eaux et des Reflets apparut sur le creux d’une vague inerte, prête à s’abattre sur les Alkeb qui lui faisaient face. Mais la vague mouvante restait figée, et l’Éternelle les fixa. Alors, le djēle s’avança dans l’eau face à l’Éternelle.
« Ô, puissante Mère des Eaux, entends donc ma parole. »
Le djēle lui chanta les rêves de YA Odon Mamake, le Porteur de l’Aube. Il accusa les Dióle d’être la cause du déclin du peuple, de la famine et de la maladie qui frappait le pays.
« Ils brûlent nos forêts et nos champs, s’attaquent aux dépossédés et empoisonnent nos rivières avec les eaux noires de leurs forges. »
On racontera plus tard que l’Éternelle des Eaux et des Reflets, émue par la mélancolie de ses paroles et révoltée par ce que le roi faisait endurer à son peuple, se mit à pleurer des larmes d’argent. Le djēle recueillit ses larmes dans une simple carafe de verre. Histoire vraie ? Ou embellie par le temps ? Nul ne pourrait le dire. Mais qu’importe : de ces chants et récits naquit l’Eau de Vie, celle qui transforma les nundu en w’nundu… et les Mamake en Fauves-Seigneurs, leur donnant la légitimité de régner pour les quatre mille années qui suivraient.




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JESSY
SAUDA