— Écoutez, vous qui marchez au bord des fleuves, vous qui connaissez le nom des mers… Car les djēle chantent encore, sous la lune, l’histoire de l’Éternelle dont le reflet ne mourut jamais.
Durant les Lunes sans nom, bien avant le Porteur de l'Aube, les Fauves-Seigneurs et les nécromanciens, vivait une elfine dont la beauté faisait trembler les roseaux. Chaque matin, elle traversait un vieux pont de bois, une hanse d’eau posée sur la tête, revenant du puits voisin tandis que l’aube glissait sur Galāni.
Mais un jour, les eaux la prirent.
Nul ne sut jamais si le bois céda, si les esprits l’appelèrent, ou si le fleuve, jaloux des vivants, désira garder son visage pour lui seul. Alors, un Maxetani, fou de douleur à l’idée de ne plus jamais contempler sa beauté, lança sur elle une malédiction d’amour :
"Puisque la mort t’emporte, jamais le monde ne cessera de te voir. Désormais, tu vivras dans le miroir des eaux."
Bien que ce texte très connu des Alkeb, attribué à Satna Nãla, soit daté du premier millénaire, peu après la fin du règne de Ki’YA Olafin Dióle Ier, plusieurs recoupements historiques attestent que des mentions de l’Éternelle YEMÖA existaient déjà bien avant cette époque. La plus ancienne remonterait à l’ère des Trois Clans Bâtisseurs, plus d’un millénaire auparavant ayant donné le nom du clan Yemãa.
Au fil des siècles, ce clan se développa dans les régions marécageuses, le long des fleuves et des cours d’eau qui traversaient Galāni. Avec le temps, les alliances, les migrations et les métissages donnèrent naissance à de nombreuses ramifications qui abandonnèrent progressivement le nom originel pour adopter d’autres lignées.
Aussi, durant la Première Dynastie des Mamake, que l’amiral YA Kózane Mamake, cousin du roi régnant, entreprit une expédition vers l’ouest afin de trouver un moyen de traverser le fleuve Xanāre de Galāni, dans l’espoir d’atteindre des terres encore inconnues. Pour cela, il obtint l’aide de plusieurs marins réputés pour leur maîtrise de la pêche et leur savoir dans la construction de grands radeaux.
Moins de six Lunes après leur départ, les survivants de l’expédition, trente-six marins sur les deux cents ayant quitté Galāni, atteignirent finalement trois îles volcaniques en forme de croissant de lune, situées au sud d’Alkebula. Ils les nommèrent Kózane, Wagadu et Namale et le djele Mansã Ba nommera cette région près de 3000 ans plus tard, les Trois Lunes.
Les premiers fondements de la Tribu de l’Eau du Sud naquirent, et se distinguera progressivement de son homologue du nord par son expertise maritime, son goût pour la navigation… et, plus tard, pour la piraterie. Avec eux voyageait également le culte de l’Éternelle YEMÖA, désormais associée à la mer.
Bien que le clan Yemãa, resté au nord, ne soit pas à l’origine de la médecine spirituelle des Ênomaji, il est unanimement reconnu comme le fondateur du rituel du Baptême d’Appel des Esprits, encore pratiqué aujourd’hui par les Nomades Spirituels.
Ce rite, hérité des premières Lunes sans nom, réunissait Aziza, chamans, Kizoyu, Ênomaji, G’mindje et Akwanênmba sous les cascades du grand lac Gogatome. Là, les chanteurs entonnaient le Kamufalele, un chant dans la langue des esprits, tandis que les Ênomaji accomplissaient un rituel onirique destiné à faire miroiter leur endokã à la surface de l’eau afin d’appeler les ancêtres d’un individu précis.
"La nuit venue, près des cascades du grand lac Gogatome, les Nomades Spirituels se réunissaient sous les yeux des Éternels. Leurs chants glissaient sur l’eau comme des oiseaux de brume. Alors, ils faisaient miroiter leur endokã à la surface du lac… Alors, les eaux reflettaient le visages de ceux qui n'étaient plus."
L’initié, isolé, demeurait immergé jusqu’à la taille dans les eaux du lac. Peu à peu, tandis que les chants résonnaient au loin, il apercevait dans les reflets de l’eau les esprits de certains de ses ancêtres.
Puis les chants s’éteignaient.
Les esprits retournaient alors d’où ils étaient venus, laissant derrière eux un initié profondément bouleversé, désormais admis au sein de la Tribu Spirituelle.
Plusieurs clans et communautés issus de la Tribu de l’Eau du Nord vénèrent la Céleste NU’OYA, nom qui lui fut attribué par le premier Roi-Chaman. Dans la cosmologie alkeb, cette divinité est fréquemment associée, voire confondue, avec l’Éternelle YEMÖA. Certains djēle affirment que YEMÖA serait la fille de NU’OYA, tandis que d’autres soutiennent qu’il s’agit de deux entités parfaitement distinctes.
Dans le nord d’Alkebula, les peuples de la Tribu de l’Eau du Nord prirent l’habitude de solliciter YEMÖA par la prière et le chant, principalement à proximité des cours d’eau. Toutefois, l’Éternelle est réputée pour sa nature discrète et imprévisible. Elle ne se manifeste que sous certaines conditions précises, uniquement sous la forme d’un reflet apparaissant à la surface des grandes rivières, des fleuves, des lacs ou de la mer.
YEMÖA ne parle jamais.
YEMÖA n’agit jamais directement sur le monde visible… sauf lorsqu’elle le décide.
Pour espérer attirer son regard, il faut la charmer en Kamufalele et les fragrances agréables, en particulier celles du lys, fleur abondante dans le nord d’Alkebula. Les chamans utilisent alors de l’encens ou répandent des pétales de lys à la surface de l’eau durant les rituels invoquant sa présence.
La légende rapporte que le clan Yemãa remporta de nombreuses batailles grâce à la maîtrise prolongée de ce rituel, dont il demeura durant des siècles l’unique détenteur. De nos Lunes, les manifestations de l’Éternelle YEMÖA restent rares. Pourtant, les chants glorieux évoquant les anciens guerriers du clan Yemãa appelant l’Éternelle sur les champs de bataille afin d’engloutir leurs ennemis sous les flots sont encore transmis et entonnés par de nombreux djēle.
"Ô puissante YEMÖA, puisse ta Volonté s’abattre sur la leur. Que les fleuves sous ton égide se lèvent. Que les marais sous ton emprise engloutissent leurs guerriers, et que les pluies acides brûlent leurs montures sous ta colère. Puisse nos ennemis se noyer là où nous respirerons. "
L’un de ces récits raconte qu’au moment où les Mamake décidèrent d’entrer en rébellion contre les Dióle, un djēle fidèle au clan royal entreprit de traverser le nord et l’ouest d’Alkebula afin de solliciter l’aide de plusieurs clans. Seul le clan Yemãa répondit à cet appel.
Après avoir été invoquée par les chamans et les Aziza sous les cascades du lac Gogatome, au milieu d’un parterre de pétales de lys, YEMÖA apparut enfin dans les reflets de l’eau.
Alors le djēle s’avança face à l’Éternelle.
Il lui chanta les rêves du Porteur de l’Aube. Il accusa le règne de YA Jalãni Dióle d’être la cause du déclin du peuple et de la famine qui frappait le pays. Il affirma que seuls les Mamake pouvaient restaurer l’équilibre et ramener la stabilité dans le royaume. YEMÖA, émue par la mélancolie de ses paroles, se mit alors à pleurer.
Le djēle recueillit ses larmes dans une simple carafe de verre.
Ainsi naquit l’Eau de Vie : celle qui transforma les nundu en w’nundu… et les Mamake en Fauves-Seigneurs leur permettant de reprendre leur trône.



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