L’histoire de La Noire débute au crépuscule du cycle 6172, ou elle naquit sous le nom de ZA Sãma (Za Sayma). Fille bien aimée du  prince YA Tóluwarin (Ya To-lou-warinne) et de Satna Oya, ZA Sãma fut à l’âge de 7 cycles, reconnue comme Kizoyu, lors de son premier miroitement et devient à cette lune, Ki’ZA Sãma. Une grande joie s'ensuivit et une fête fastueuse fut célébrée en son honneur au palais du Nār (Na-ar) en Alkebula, tandis que des cadeaux et les demandes en mariage en provenance des quatre coins du royaume affluèrent en nombre. Désormais, en plus de leurs w’nundu (wa-noun-dou), le clan Mamake (Ma-ma-ké) avait à présent en son sein, deux kizoyu.

Trois, si par extension l’on comptait la régente Ki’W’Satna Ozóra (ki-wa-satna Auzora) la cadette de la mère du roi, Ki’RË Xangó Mamake ( Ki-ré-chann-go) , sixième du nom. Avec cette nouvelle naissance royale, le clan Mamake s’assurait sa puissance incontestée. À trente et un cycles, après avoir obtenu avec brio son diplôme de l’Académie des Lois aux côtés de ses amies ZA Abdêna du clan Suma et ZA Awa du clan Ogunge ( Au-goun-gué) , la princesse Ki’ZA Sãma rejoindra finalement la tribu des Nomades Spirituels en tant que Kizoyu initiée, largement soutenue et encadrée par sa grande tante Ki’W’Satna Ozóra, et par le roi.
Durant cette période, sa mère, Satna Oya, parti au Brésil pour une mission officieuse en tant que sœur aziza. Elle choisit de demeurer auprès des esclaves des plantations, devenant une guérisseuse et enseignante reconnue à Bahia. Par les hasards de la vie, elle adopta même une jeune humaine orpheline, qui fut accusée de sorcellerie et brûlée à l’âge de dix-neuf cycles par ses maîtres, devant d’autres esclaves en guise d’avertissement.
Satna Oya, pour sa part, fut par la suite trahie par des esclaves humains… Ces même esclaves qu’elle avait peu de temps encore soignés, conseillés et nourris… Sa cache fut révélée, ses objets saisis, son petit jardin piétiné et elle… Elle fut capturée puis pendue sur la place publique, accusée, elle aussi, de sorcellerie, durant la dernière lune du cycle 6213.
— Vous, démons. Vous apprendrez à craindre les Hommes ! Aurait dit l’esclave félon dont la mort de Satna Oya pourrait vraisemblablement lui être imputée.

Quelques lunes après l’annonce de cette tragédie, le prince YA Tóluwarin aurait supplié son frère, Ki’RË Xangó de lui accorder le droit de venger sa compagne en déchaînant les enfers sur les humains.
Cependant, le roi, pressé par le Conseil Spirituel, refusa catégoriquement. La feue sœur aziza Satna Oya, avait en toute connaissance de cause enfreint l’un des commandements fondateurs de la tribu Spirituelle inscrit dans le Manuscrit d’Olafin (Au-la-finn), en s’immisçant dans les affaires humaines.
Les aziza s’épanouissant sur les terres des Hommes, sont consignées à relater le monde, en l’observant sous leurs capes d’invisibilité, et n’ont en aucun cas le droit d’aider les humains directement, quelle que soit la raison, aussi terrible soit pour eux leur destin.  Cette décision jeta un froid entre les deux frères et le clan Mamake se divisa en deux camps. Aussi, malgré l’interdiction de son oncle le roi, la princesse Ki’ZA Sãma qui avait hérité de la compassion de sa mère, et de la fougue de son père, vit les choses d’un autre prisme. Elle usa de ses pouvoirs de kizoyu pour la première fois afin d’inciter la volonté de son père à partir en guerre contre les humains. Cependant, elle ne dut guère insister outre mesure… le cœur de YA Tóluwarin étant déjà empli de cette colère. Accompagné de près 5 500 guerriers, et de son puissant w’nundu, Tiamut, le prince YA Tóluwarin traversa le Jansãwari, et débarqua à Bahia durant la seconde lune du cycle 6215. En moins d’un cycle, le prince conquit tout le pourtour Est du Brésil, massacrant esclaves et maîtres sans discrimination. Le prince YA Toluwarin, y fonda alors Jansãbula.
La légende raconte que en réponse à la mort de sa bien-aimé, il avait fait graver sur les flèches et les lances de ses guerriers la phrase suivant :
« Les Hommes apprendront à craindre les Alkeb. »
Le territoire, initialement unifié, fut par la suite divisé en deux, puis en trois districts. Misti Mödja, le district le plus vaste ou la cité de Makemila fut érigé, Guirda Liberdade au nord et Jansa Mödja district qui de nos lunes, est contrôlé par l’Ordre de Shéol et des Brésiliens. 

Le prince entra par la suite dans l’Histoire Alkeb sous le nom glorieux de YA Tóluwarin le Conquérant.  Les Hommes, eux, l’appelèrent Tóluwarin le Cruel.
À  des lieues de là en Alkebula, sa fille, la princesse Ki’ZA Sãma, fut réprimandée sévèrement par le Conseil Spirituel et contrainte de méditer isolée durant plusieurs Lunes. Elle avait, elle aussi, tout comme sa mère, enfreint l’un des commandements de la tribus Spirituel inscrit dans le Manuscrit d’Olafin: à savoir, ne jamais utiliser ses pouvoirs de kizoyu par pur esprit de vengeance. Le roi, quant à lui, amplement conseillé par le Guide du royaume, sut cependant tirer profit de cette infraction à des fins politiques.
Ainsi, durant la huitième lune du cycle 6218, la farouche princesse Ki’ZA Sãma Mamake, fille du Fauve-Seigneur YA Tóluwarin Mamake, fut envoyée aux Trois Lunes afin de raffermir l’alliance entre le clan Mamake et le clan Balake.
— La terre et la mer seront à nouveau réunies pour le meilleur… mais au détriment de la princesse.
C’est ce qu’aurait prétendument déclaré l’émissaire Kimbo, avant de partir annoncer fièrement la nouvelle de l’alliance aux gouverneurs et chefs de clan du royaume.
À l’époque, rien ne pouvait laisser présager ce qui allait advenir par la suite…

Le Conseil du Roi avait décrété, sans le consentement de la principale intéressée, qu’elle épouserait le fils héritier du Seigneur des Mers, YA Kasimbe Balake (Ya Kasimbé Balaké). Par cette union, Ki’ZA Sãma Mamake deviendrait sa première épouse, devenant ainsi la prochaine Dame des Flots et prendrait place dans le palais de l’île d’Anadë, sur ses roches battues par les écumes salées de la mer du Petit-Abîme, lorsque YA  Kasimbe, deviendrait le nouveau Seigneur des Mers.

Ki’ZA Sãma, aussi imprévisible que les vents marins, accepta d’abord le devoir que lui imposait sa naissance. De prime abord, elle consentit à devenir l’épouse de YA Kasimbe.  Pourtant, lors du cycle 6226, lorsque vint l’heure de coiffer la couronne de cauris, symbole immémorial des Dames des Flots, alors que son époux prit le titre de Seigneur des Mers suite au trépas de son paternel lors de la guerre des Terres d’Obsidienne, occis par les canons des colons humain venu du nord, le cœur de Ki’ZA Sãma se déroba… Elle refusa la couronne et demanda, au lieu d’être Dame des Flots, à n’être que la seconde épouse du Seigneur des Mers, vivant parmi ses quatre consorts sur l’île rocailleuse, réputée pour son immense grotte millénaire regorgeant de rubis et d’émeraude, à Pointe Pourpre, au large d’Ansãsiwa. Ce choix, jugé presque irrespectueux, mit en fureur non seulement le Guide, mais également le Seigneur des Mers lui-même.

Car Ki’ZA Sãma, avant de prononcer son refus, s’était échappée de l’île d’Anadë sur une pirogue de fortune, revêtant un simple haillon de pêcheur, abandonnant la couronne de cauris dans les mains de l’elfine ZA Jenaba Balake (Za Djénaba), l’une des épouses légitimes du Seigneur des Mers, qui heureuse fut nommé Dame des Flots à sa place.
Néanmoins, l’indignation ne tarda point à céder sous le poids des nécessités politiques. Face à son entêtement, le Guide, ainsi que les Gouverneurs des Trois Lunes, redoutant qu’un scandale n’entache la réputation de la tribu de l’Eau du Sud, et celle du clan Mamake, ourdirent une version des faits plus prosaïque. Ils persuadèrent le peuple et les clans nobles que cette décision n’était en aucun cas le fruit d’un énième caprice d’une elfine que trop gâtée par son oncle, mais plutôt l’aboutissement d’un accord conclut à trois voix : le Seigneur des Mers, le roi et la princesse Ki’ZA Sãma. 

Ils prétendirent que sous les enseignements des Nomades Spirituels, cette dernière avait choisi de renoncer au devoir de la Dame des Flots afin de mener une vie plus humble de kizoyu à Pointe Pourpre.
La gymnastique politique du Guide fonctionna, pour un temps du moins…
Devenue, aux yeux du peuple comme de son époux, une simple épouse-trophée, un joyau relégué parmi les autres épouses du Seigneur des Mers, la princesse passa plusieurs cycles durant à se languir dans les grottes de Pointe Pourpre. Libérée du fardeau du titre de la Dame des Flots, et des manigances politiques du Conseil du Roi, mais enchaînée à une existence de solitude, elle errait de salle en salle dans son palais de roche et de sel, évitant tout contact avec ses consœurs, les épouses du Seigneur des Mers, qui craignaient ses pouvoirs.  Seules ses amies de toujours ZA Abdêna et ZA Awa, semblaient la combler de joie lors de leurs visites.

Les saisons et les cycles s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce qu’un nouveau scandale vienne, une fois encore, soulever la houle autour de la princesse.
Les pêcheurs, djēle, marins et autres racontars des îles voisines parlaient, entre quatre murs, que la princesse entretiendrait depuis plusieurs lunes une liaison cachée avec l’un des nombreux fils du Seigneur des Mers : le capitaine YA Idris Balake, né de ZA Nãla Balake (Za Nay-la), réputée pour être la plus belle des épouses du Seigneur des Mers, plus belle encore que Ki’ZA Sãma. Mais, l’elfine était également connue pour sa jalousie tenace et son ressentiment envers la princesse et plus généralement, envers les Mamake et les kizoyu dans son intégralité.
Était-ce là une vengeance de plus orchestrée par une concubine contre une rivale ? Un caprice d’une princesse ennuyée par la solitude ? Ou, tout simplement, l’amour interdit d’une elfine se sentant rejetée par sa famille et ayant trouvé refuge dans les bras d’un homme ?

Nul ne saurait le dire…

Le capitaine YA Idris, était un elfe taciturne et quelque peu abscons, disait-on. Il s’était taillé une réputation solide dans toute la baie des Jengus et jusque dans les îles Hurlantes aux larges d’Órelota. Tireur hors pair, parieur et joueur de dés et d’awalé, capitaine d’une flottille de cinq navires, il était adoré de ses hommes, qui voyaient en lui la réincarnation de l’illustre YA Adama Balake le Brave, son arrière-grand-père. Son arme de prédilection était une dague à lame de lyr, dont le manche que ses hommes prétendaient avoir été taillé dans un os de Jengu représentait Mami Wata, la Volonté de la mer vénéré par les marins wamāt de la tribu de l’Eau du Sud.

Dans les ports d’Ansãsiwa, on disait que le capitaine YA Idris Balake haïssait son père et la manière irrespectueuse dont il traitait sa mère et ses épouses. Aussi, il rendait justice autrement : les trésors arrachés aux pirates, des îles Hurlantes ou déterrés dans les épaves, étaient partagés en parts égales, sans favoritisme.
De ce fait, nombre de marins voyaient en lui un leader incontesté, et l’héritier légitime du titre de Seigneur des Mers, et jurèrent sur leurs honneurs de la tribu de l’Eau du Sud, que la lune où YA Kasimbe Balake, son père, rendrait son dernier souffle, et que si YA Idris viendrait à se déclarer Seigneur des Mers, tous, le suivraient, se battraient et mourraient pour lui.
Le capitaine YA Idris, comme à chaque fois, balayait d’un revers de la main ces ambitions que ses marins  lui prêtaient, assurant que le titre reviendrait naturellement au premier fils de la Dame des Flots, son jeune demi-frère YA Jalil Balake. Pourtant, il lui arrivait de laisser courir d’autres idées, plus vastes, plus folles encore…  

À savoir, franchir le Tansawari avec ses guerriers et son épouse, quelle qu’elle fût, afin s’aventurer par-delà des frontières du royaume et conquérir les terres des Hommes, comme l’avait fait avant lui le prince YA Tóluwarin le Conquérant. Certains prétendaient même qu’il rêvait de se proclamer le roi des Terres de l’Est, d’autres encore, colportaient que par sa férocité au combat et par ses iris qui tendaient vers le vermeille lors des couchers de soleils, qu’il était l’un des derniers descendants des Valmara du royaume. C’est dans ce déferlement de rumeurs et de passions que le scandale éclata pour de bon. Marins, contrebandiers et voyageurs jurèrent, la main sur la coque de leur navire, et sur les Éternels, que la princesse Ki’ZA Sãma et le capitaine YA Idris Balake ne se contentaient plus d’échanges furtifs.
Non, disaient-ils : “ils s’envoyèrent en l’air dans l’une des grottes de la Kã (caille) Rouge, à Pointe Pourpre...”

Certains affirmant les avoir vus plus d’une fois, corps mêlés, peau luisante, haletants contre la roche, se prendre l’un l’autre avec une ardeur que rien n’aurait pu contenir, la princesse, féline par nature, griffant le dos du marin. D’autres juraient par les Éternels que les gémissements de YA Idriss, alors que la princesse lui donnait satisfaction et plaisir avec sa bouche, avaient roulé sur les vagues et avaient été entendus jusque sur les falaises de Roche Écume.

Des exagérations de marins ivres ? Très probablement… 
Mais, au fond… jusqu’à quel point ?
Durant cette période, entre le cycle 6275 et le cycle  6277, le prince YA Tóluwarin fit face à une rébellion, qui lui coûta la vie. 

Le puissant Fauve-Seigneur, prince Mamake et Conquérant de l’Ouest, mourut empoisonné durant un coup d’État. Bien que sa prise de pouvoir fut faite par le sang et la haine, il avait progressivement appris à apprécier les Hommes ainsi que leur aptitude à imaginer, et à innover. Durant son règne, il avait finalement aboli l’esclavage, éduqué les humains aux croyances alkeb, instauré la langue Alkebian classique, développé l’économie grâce à ses mines et l’agriculture, et établi une société égalitaire ou les femmes avaient autant de droits que les hommes. Aussi, lorsque le roi apprit la nouvelle de la mort de son frère, le suzerain consentirent à se préparer à la guerre afin de rendre justice à son frère et de reconquérir les territoires perdus face aux humains, quand, il reçut la plainte du Seigneur des Mers venant du sud.  Ce dernier accusait non seulement de tromperie la princesse Ki’ZA Sãma, mais rappelait aussi qu’elle avait refusé quelques cycles plus tôt de devenir sa première épouse et de porter le titre de Dame des Flots.
De plus, le Seigneur des Mers, largement informé par ZA Nãla Balake, et d’autres femmes de chambres de son palais de Pointe Pourpre, soupçonnait la princesse de porter l’enfant bâtard de YA Idris, son propre fils… 
Ne pouvant punir la princesse comme il l’aurait fait avec tout autres de ces épouses, et craignant la honte et l’opprobre que cette histoire ferait peser sur son clan et sûr sa personne, le Seigneur des Mers demanda finalement l’annulation de leur union et à ce que la princesse retourne en Alkebula.

Ce qui fût fait.

De l’autre côté du Jansawari, au même moment, après une série de morts étranges d'abord associée à Tiamut qui à la mort de YA Tóluwarin, s’était échappé et enfuis dans la jungle amazonienne, fut rapidement éludé pour une autre théorie plus inquiétante encore.  

Plusieurs disparitions et d’histoires de possession dans la zone d’Amérique latine furent répertoriées par les Hommes. Les sœurs aziza dépêchées sur place découvrirent alors l’existence d’un Voile Intermondes proche de la frontière entre le Brésil et Jansãbula. Elles en informèrent aussitôt le Conseil Spirituel. Dans la foulée, le cycle suivant, une délégation d’Alkeb composé de trois Émissaires, de Dûment Nommés, et de plusieurs Sages Spirituels, se rendit au Brésil afin d’avertir les humains de l’existence de ce voile et du danger qu’il représente, demandant l’autorisation de prendre le contrôle de la zone afin d’en limiter les risques.

Les Hommes refusèrent et préférèrent placer la zone sous l’autorité du pape et de l’Église. Ils accusèrent, en prime, les Alkeb d’être eux-mêmes à l’origine de ces troubles et d’avoir en plus lâché délibérément un monstre sur leur sol.
Une vaste propagande qui ne se ternirai jamais par la suite fut alors lancée par l’Ordre de Shéol, qualifiant les Alkeb de Néphalem et de fléau pour l’espèce humaine. Une guerre inter-espèces éclata finalement lorsque, au cours du cycle 6281, Ki’RË Xangó VI, secondé par le Seigneur des Mers, envoya près de 20 000 guerriers de la tribu des Basseterres au Brésil pour reprendre le contrôle du Voile Intermonde et retrouver Tiamut afin de le ramener au Royaume Alkeb, avant que les Hommes ne trouvent un moyen de l’abattre.
La guerre s’acheva durant la onzième Lune du cycle 6286, après de lourdes pertes du côté Alkeb, lorsque le roi lui-même prit la mer sur son w’nundu, Tiamat, et mit un terme définitif au conflit. Tiamut cependant, resta introuvable.

Le cycle suivante, en 6287, après avoir réussi à pacifier la région, signé un accord de paix relatif avec les nations humaines et sécurisé le Voile Intermonde en y plaçant plusieurs Chamanes chargés d’en garder les accès, le Conseil du Roi suggéra qu’une fois ces terres apaisées, il conviendrait d’y envoyer la princesse Ki’ZA Sãma pour y gouverner. Cette dernière libérée de ses charges vis à vis du clan Balake et étant la fille unique du prince YA Tóluwarin le Conquérant, en était l’héritière légitime. Nul ne s’y opposa.
Mais cette proposition n’allait pas sans conditions : la princesse devrait renoncer à revoir YA Idris.

Lorsque la princesse apprit ces exigences, elle refusa avec une hargne farouche de quitter le Royaume Alkeb pour s’exiler parmi les Hommes, qu’elle tenait pour responsable de la mort de sa mère et de son père, à juste titre. Afin d’adoucir son dédain et de masquer ce qui ressemblait de plus en plus à un bannissement à ses yeux, le roi lui offrit un w’nundu encore bébé, symbole de faveur et de confiance, pour rappeler à sa nièce désormais âgée de 117 cycles, malgré ses écarts et ses caprices, qu’elle demeurait l’enfant de son frère et que son sang et ses dons de kizoyu restaient précieux au clan Mamake et au royaume. Finalement, ce fût durant la seconde Lune du cycle 6290, que la princesse Ki’ZA Sãma dut, une fois encore, plier devant la volonté de son oncle, le roi. Escortée de deux w'mūji, de plusieurs sœurs aziza, de sages, d’une suite de serviteurs et de dames de chambre, elle pris la route de Misti Mödja, en plein coeur de Jansabula, afin d’y siéger au nom du clan Mamake.

Contrainte et forcée, haïssant la race humaine plus que tout au monde,  Ki’ZA Sãma établira un règne de dureté durant près de vingt-sept cycles en Jansãbula. Elle usa de ses pouvoirs pour les contraindre à travailler jusqu’à l’épuisement dans les mines, en tirant d’innombrables ressources qu’elle acheminait jusqu’au Brésil ou au Royaume Alkeb. Durant ces premiers cycles de règne, des dizaines milliers de morts de femmes, d’enfants et de vieillards humains pourraient lui être imputés.

Les rébellions violentes éclatèrent l’une après l’autre, et Ki’ZA Sãma répondit toujours par la force, écrasant les soulèvements sans pitié. A chaque répression, son autorité se fissurait davantage au sein de la population. Les cités autrefois loyales ou pacifiées par son oncle jurèrent allégeance aux Brésiliens ou formèrent des coalitions de combattants rebelles, effritant peu à peu, le pouvoir de la princesse. Les guerriers du clan Mamake commencèrent à douter de la capacité de la princesse à gouverner en temps de crise, et certains désertèrent les rangs aux profits du nouveau district des rebelles, Guirda Liberdade qui se forma au nord, tandis que d'autres retournèrent au Royaume Alkeb. Plus au sud, des humains partisans de l’Ordre de Shéol profitèrent de ce début de chaos pour récupérer une partie du territoire et fondirent plus tard la grande prison de São Xéol dans le district de Jansa Mödja. Des corsaires, et des contrebandiers, la princesse  apprit la corruption. Des négriers avec qui elle commerçait, elle apprit à fouetter les Hommes comme des bêtes. À ses ennemis, elle se plaisait à dire que son w’nundu connaissait mieux le goût de la chair humaine, que celui du porc ou du mouton. 

Alors que son père , le feu prince YA Tóluwarin, avait su pardonner et voir le bon dans le cœur de l’espèce humaine, le cœur de Ki’ZA Sãma lui, s’assombrissait , de lune en lune devenant noire et dure comme l’obsidienne.  Il se gorgeait d’orgueil à mesure qu’elle découvrait l’étendue de sa puissance face aux Hommes qu’elle soumettait à sa volonté, si facilement… Vers la fin du cycle 6322, Urzul, son w’nundu, avait atteint sa taille adulte. Il était devenu une bête colossale de plus de trente mètres de haut, grandissant toujours davantage. La bête était féroce, fidèle suivant la princesse ou qu’elle aille et semait la terreur chez les esclaves humains. À cela, s’ajoutait ses deux w'mūji, dévoués corps et âme à servir le clan Mamake, son armée de soldats enfants humains qu’elle prit soin de déshumaniser, entièrement capables du pire comme du plus horrible au combat, et ses pouvoirs de kizoyu, et vous obtenez l’une des elfines les plus redoutées du monde connu…

Or, le Conseil du Roi détournait les yeux. Les massacres de Jansãbula, les mines noyées de sang, le trafic d’esclaves, les villages brûlés, les supplices donnés en exemple, rien ne pesaient guère face aux richesses que Ki’ZA Sãma déversait au Royaume Alkeb. Du point de vue du clan Mamake et d’une majorité non négligeable de membres du Conseil du Roi, la princesse remplissait sa mission à merveille et était louée comme une digne Fauve-Dame du clan Mamake. De l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du palladium… le tout importé à un prix dérisoire, tandis que les clans des Basseterres d’Alkebula se mirent à cultiver et les exporter en masse vers Jansãbula, les racines de gurgia ou la princesse, vendait cette drogue hallucinogène à prix d’or aux humains de toutes l’amérique latine.

Mais, c’est durant la deuxième lune du cycle de 6323 que tout changea réellement. Un répression d’une brutalité sans nom, perpétré par le bras armé de la princesse contre les habitants de Gaïa de Mar, au nord du district de Guirda Liberdade, secoua le pays tout entier et parvint aux oreilles du Conseil Spirituel lui-même. Selon les commandements établis du Manuscrit d’Olafin, un kizoyu se doit de protéger les plus faibles, qu’ils fussent humains ou Alkeb, et non de les réduire en armes vivantes ou de les utiliser comme force de travail jusqu'à épuisement mortel. Le Conseil Spirituel, ne pu demeurer muet outre mesure.

Les rebelles du nord, menaçaient d’entrer en guerre ouverte contre les cités du sud du pays, et les sœurs aziza et les sages restés auprès de la princesse craignaient que le pays tout entier ne plonge dans une nouvelle crise. Il fut donc décidé d’agir avant que la folie d’une seule elfine ne consume la prospérité de deux nations entières. Lors de la quatrième lune de ce même cycle, l’émissaire Kimbo accompagné de plusieurs  Dûment Nommés furent dépêchés en Jansãbula, porteurs de paix, de sagesse et d’avertissements. Tous cependant, se virent refuser l’entrée de la cité par la princesse afin de conduire les pourparlers. Quant à l’émissaire,  dans un moment d’emportement et d’exacerbation face à l’insolence de la princesse, il traita cette dernière de «
catin Royale» après avoir remarqué, le ventre arrondi de la princesse et le capitaine YA Idris Balake à ses côtés. Pour ces mots, YA Idris le fit arrêter sur-le-champ, puis pendre par les pieds, sa masculinité arrachée puis jetée à manger aux enfants soldats de la princesse. Le corps du malheureux resta ainsi suspendu, une lune durant.

Quelques lunes après cet évènement, la princesse  mit au monde un bambin au visage de jais, aux iris changeants et incandescents. Le sang des Fauves-Seigneurs Mamake coulait inévitablement en lui.
Le Seigneur des Mers, apprenant l’union de son fils à son ancienne épouse et cette naissance qu’il prit comme provocation et une insulte personnelle, entra dans une fureur noire. Mais la princesse, ne pouvait être châtiée de sa main, sans risquer une crise politique d’ampleur.  Le clan Mamake, en plus d’être le clan régnant du royaume, d'avoir à sa tête le suzerain kizoyu le plus redoutable depuis l'époque de la Lionne à la Crinière d’Argent datant de la seconde dynastie, et de commander les guerriers de la tribu des Basseterres, étaient de féroces Fauves-Seigneurs. Le Seigneur des Mers ajusta alors sa stratégie.
De retour sur l’île d’Anadë, aux Trois Lunes, il déclara alors son fils déchu du clan Balake et envoya la nouvelle de sa décision par impundulu le soir même de son retour à tous les clans gouverneurs et vassaux du royaume. Le roi approuva sans hésiter et le nom du capitaine YA Idris du clan Balake, fût rayé de tous les registres du royaume.  Ainsi, YA Idris Balake devint simplement Idris, dépouillé de son nom et de son héritage. Quant à son épouse, Ki’ZA Sãma Balake, elle fut rendue à son premier nom : Ki’ZA Sãma Mamake, mais continuait de régner sur ses terres. L’histoire de la princesse aurait pu s’éteindre là, noyée dans les remous d’une querelle familiale. Mais l’orgueil du Seigneur des Mers coulait dans les veines d’Idris aussi sûrement que le sang même des Fauves-Seigneurs coulaient dans celui du jeune YA Ódon. Et cet orgueil allait assurément bouder leur destin à tous.

Privé de nom, bannis du royaume pour traîtrise, dépouillé de ses hommes, de ses terres, de sa fortune, relégué à un simple maris d’une puissante Fauve-Dame, Idris ne supportait pas de voir Ki’ZA Sãma la seule à garder son pouvoir. Les cris et les insultes éclatèrent dans la chambre des époux, et dans un moment d'aveugle colère amplement amplifié par un verre de rhum brun de trop, Idris leva la main sur la princesse. Une gifle seulement, mais un acte qui allait le perdre…
À l’aube, lorsque chanta le coq, des villageois de Misti Mödja tombèrent sur un elfe nu, hagard, les pieds ensanglanté, le corps couvert de morsures et de piqûres d’insecte, errant sur un chemin poussiéreux à des lieues de son foyer de Makemila. Il marmonnait des phrases incohérentes, des mots sans sens. Il ne savait plus qui il était, ni d’où il venait… On dit que certains villageois le prirent pour un zombie, tellement, son apparition soudaine et son apparence était si terrifiante.

Quelques orbées plus tard, le malheureux fut ramené par une sœur aziza au Royaume Alkeb, où il survécut treize longs cycles, enfermé dans la prison de sa folie. Il finit par se laisser mourir de faim dans les bras de sa mère, ZA Nãla Balake, qui fulminait de rage à l’encontre de son mari, et de la princesse. Cependant, jamais, il ne prononça le moindre mot accusant Ki’ZA Sãma… mais personne n’était dupe. Ni le Seigneur des Mers, ni ZA Nãla, ni même les plus humbles serviteurs. Tous savaient que seule une kizoyu pouvait réduire un homme de la sorte. La stratégie du Seigneur des Mers, consistant à diviser le couple de l’intérieur en appuyant sur l'orgueil de son fils, avait fonctionné.
Peu avant ce tragique événement, lorsque le corps de l’émissaire Kimbo fut finalement rapatrié par les aziza en Alkebula, le Guide déclara la princesse ennemie de la stabilité du royaume. 

Le Seigneur des Mers saisit aussitôt l’occasion pour joindre sa voix à celle du Guide. Ensemble, ils rassemblèrent un dossier accablant, empilant les témoignages des aziza, les rapports militaires, les accusations d’abus de pouvoir et les plaintes émanant aussi bien des humains que des Alkeb. Ils portèrent ensuite leur cause devant le Grand Magistrat. Plusieurs Dûment Nommés, gouverneurs, amiraux et chefs de clans vinrent appuyer la requête des deux hommes. Cette fois, la voix des puissants s’élevait d’un seul bloc : la princesse Ki’ZA Sãma Mamake devait être jugée pour ses crimes, et son fils, le bâtard YA Ódon, serait offert en tribut au roi par le Seigneur des Mers, si ce dernier menait à bien sa mission.

— Le prince YA Makolino, bien plus sage et qui plus est un homme, n’a qu'à partir gouverner en Jansabula jusqu'à ce que le trône et le titre de roi lui incombent, dirent-ils d’une seule voix lors de la réunion du conseil.

Le roi, malgré son affection pour la princesse, ne pouvait se dérober tant l’honneur du clan, et la paix du royaume était en jeu. À contrecœur, il apposa son approbation, prononçant la disgrâce officielle de sa nièce. Pourtant, bien qu’il autorisa le Seigneur des Mers à partir en guerre contre la désormais Ki’Sãma, le roi, ne lui octroya cependant ni guerrier, ni fond, ni support militaire pour mener à bien sa mission.

— Ma nièce est devenue une kizoyu accomplie, déclara le Roi en faisant glisser son sceau sur le parchemin de destitution. Elle possède un w’nundu adulte capable de rivaliser avec Tiamat. Quant à Tiamut, le w’nundu de mon regretté frère, il demeure introuvable de nos lunes; peut-être est-il déjà sous son contrôle… Vénérable amiral YA Kasimbe, je ne vous retiens pas de votre folie. Faites ce que vous jugerez bon, néanmoins, mon fils héritier, est et restera le Prince du Nār, non pas le Prince de Jansabula. 

Le Roi n’ajouta rien de plus.

Les faits qui suivirent marquèrent l’ascension de La Noire, après que celle-ci eut tenu en échec l’armée du Seigneur des Mers durant un siège qui dura près de sept cycles. Ce conflit conduisit à sa capture et au sacrifice de son propre enfant, qu'elle préféra égorger plutôt que de le voir envoyé au camp d’Aniota comme tribut. Ces événements furent consignés dans un mince manuscrit intitulé Les Pensées de La Noire. L’ouvrage fut écrit et publié par ZA Yenara Suruku, déjà célèbre pour son recueil des Contes et Légendes des Mamake.